Le Sahel, immense espace géopolitique et géoéconomique à faible densité, diversifié sur le plan religieux, ethnique et linguistique, continue à faire face à des défis sécuritaires persistants. Ces défis sont communs aux pays de la région faisant partie de la bande sahélo-saharienne (la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad et le Soudan).

Le Sahel reste une zone de croissance démographique rapide en raison d’un taux de natalité élevé (environs 181 millions d’habitants en 2020 selon les estimations de l’ONU), situation qualifiée par certains « d’impasse démographique » qui bloque le développement économique, le progrès social, et compromet l’urbanisation par l’extension des bidonvilles. Cette croissance démographique explosive encourage l’instabilité et engendre des flux migratoires qui déstabilisent les pays de la région et constituent un défi pour l’Europe. En effet, la présence d’une population jeune (quatre sur dix Sahéliens ont moins de quinze ans) augmente les risques de conflits armés et favorise l’instabilité politique. La persistance de la malnutrition chronique ne fait qu’augmenter ces risques.

Les confits sont exacerbés par la faiblesse des Etats de la région qui se montrent incapables d’exercer pleinement leur souveraineté sur les territoires qui leur appartiennent. Les conflits interreligieux (le djihadisme type AQMI et Boko Haram) se superposent aux confits interethniques ou sub-ethniques exacerbés par des rivalités historiques, ainsi qu’aux conflits liés à la compétition pour les ressources naturelles (l’eau, les pâturages). Le cercle vicieux où le manque de sécurité globale a pour effet de renforcer la cohésion familiale et tribale compromet les projets de construction d’écosystème sécuritaires, politiques et juridiques équitables, de mettre en œuvre des mesures permettant de réduire la natalité en favorisant l’accès à la santé et à l’éducation des femmes et des filles.

Le contexte international et global a un impact sur la politique régionale du Sahel. 

Les rébellions djihadistes sont souvent animés et soutenus par des réseaux transnationaux. Le conflit qui oppose la Russie et les pays de l’Otan en Ukraine a aussi des répercussions au Sahel, comme en témoigne le soutien démonstratif accordé par Moscou au coup d’Etat au Niger, et le soutien actuel du Mali et du Burkina Faso. La Russie proclame vouloir défendre la souveraineté de ces Etats et parie sur le ressentiment anti-français. Sur le plan diplomatique, l’Alliance des Etats du Sahel (2023), présenté par certains médias russes comme un équivalent du défunt Pacte de Varsovie, est sponsorisée par Moscou. L’Alliance entend lutter contre la rébellion intérieure et les ingérences extérieures, et proclame vouloir créer une union monétaire et une monnaie commune pour remplacer le Franc CFA. La nouvelle alliance s’oppose à la CEDEAO qui avait condamné le coup d’Etat au Niger, et entend se substituer au G5 Sahel, dissout fin 2023 malgré l’avis de la Mauritanie et du Tchad. L’avenir de la coopération économique au sein du G5 Sahel, soutenu par la Banque mondiale avec la volonté de promouvoir le développement durable, les projets d’infrastructure et d’investissement reste indécis. Le temps dira si cette alliance sera durable, et si ces Etats seront en mesure de relancer la coopération dans le domaine de la sécurité et du développement.

Le tourisme aurait pu être un secteur prometteur pour cette région à fort potentiel. Or, son développement est compromis par l’instabilité politique. L’enlèvement est devenu une véritable arme de guerre permettant aux diverses milices locales, djihadistes ou non, d’étendre leur emprise et de (180 enlèvements ont été enregistrées aux Mali et au Burkina Faso en 2023). Nous sommes loin de l’époque où un savant tel que Théodore Monod pouvait sillonner tranquillement le Sahel et le Sahara. Le modèle actuel d’enlèvement a d’ailleurs évolué, il ne cible plus uniquement les étrangers mais également les populations locales dans une logique d’expansion et de contrôle effectif des territoires. La faiblesse structurelle des Etats de la région ne permet pas de lutter efficacement contre ces milices qui continuent d’étendre leur influence. Le manque de sécurité et l’incapacité des Etats à y remédier est l’un des principaux freins au développement économique.

Parmi les développements récents sur le terrain géoéconomique et géopolitique, le projet de gazoduc transsaharien, susceptible de stimuler le développement économique de cette région, présente un intérêt particulier. Un mémorandum d’entente de concrétisation a ainsi été signé en 2022 par l’Algérie, le Niger et le Nigéria. Long de plus de 4000 Km, ce gazoduc devra permettre de stimuler le développement économique des pays sahéliens participants (Algérie, Niger). L’acheminement de ce gaz vers l’Europe permettra de réduire la dépendance vis-à-vis du gaz russe. Il est toutefois susceptible d’alimenter les rivalités régionales (le Maroc développe un projet concurrent). L’acheminement du gaz posera certainement des problèmes de sécurité liés à l’activité de milices sur les territoires de passage du gazoduc, et relèvera les enjeux liés à l’exercice du contrôle stratégique de ces territoires, et d’engendrer des perturbations à portée globale à l’instar de celles qui ont suivies l’attaque contre le gazoduc Nord Stream et la destruction des câbles internet en Mer Rouge.

Ainsi, l’instabilité qui affecte le Sahel, dûe  à des facteurs structurels et conjoncturels défavorables, risque de se prolonger encore durant plusieurs années. Les populations de la région font certes preuve de résilience et s’efforcent de survivre dans un environnement de plus en en plus hostile. Le développement économique, la lutte contre l’analphabétisme et le renforcement des Etats sur la base de la citoyenneté partagée et du sentiment national (Gérard-François Dumont) reste toutefois la seule voie qui permettrait à ces pays de sortir de cet état de crise permanente.