« Forte de son économie florissante, de sa puissance financière, de ses capacités technologiques, la Chine rêve de devenir au plus tard en 2049, année centenaire de sa création, le pays le plus puissant du monde, devant les États-Unis »

En Asie du Sud-Est et en Asie du Sud, la stratégie de la Chine s’articule autour de quatre thèmes : assurer ses frontières avec des conquêtes territoriales, terrestres et maritimes;  maîtriser l’amont des cours d’eau internationaux;  développer les moyens de communication afin de faciliter ses exportations et importations;  contribuer au développement des pays voisins en sécurisant ainsi ses frontières. Mon exposé abordera brièvement ces quatre thèmes.

1.Une volonté de conquête territoriale

Bien qu’ayant ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer adoptée à Montego Bay (Jamaïque) en 1982 et entrée en vigueur en 1994, la Chine veut affirmer sa souveraineté sur la quasi-totalité de la mer de Chine du sud en faisant valoir des droits historiques sur les archipels Spratley et Paracel. Cette volonté se traduit par des implantations militaires sur des îles et îlots poldérisés. 

Les navires des garde-côtes chinois escortent les bâteaux de pêche, lesquels contribuent par leur nombre important à affirmer la souveraineté chinoise. Celle-ci se trouve renforcée par la marine de guerre en très forte progression.
Le contrôle de la mer de Chine du Sud permettrait à la Chine de déployer librement ses navires de guerre, en écartant les marines étrangères, dont surtout celle des États-Unis. Les ressources halieutiques et en hydrocarbures off-shore suscitent aussi les convoitises de Pékin. Les intérêts militaires et économiques se conjuguent.

Les pays de l’Asie du Sud-Est riverains de la mer de Chine du Sud contestent les revendications chinoises qui, selon eux, empiètent sur leurs zones économiques exclusives.

Il s’ensuit des tensions. Les pays qui s’opposent à l’emprise maritime chinoise ne forment pas un front uni et se retrouvent en position de faiblesse. Le Vietnam dénonce les empiètements chinois en mer de Chine du Sud. La présence de gisements d’hydrocarbures off-shore explique en partie le différend entre les deux pays. C’est avec les Philippines que les tensions sont actuellement les plus vives. En 2016, les Philippines ont obtenu gain de cause par un jugement prononcé par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye mais la Chine n’en tient nullement compte. Des incidents ont lieu régulièrement entre navires chinois et philippins.

Les pays occidentaux soutiennent les pays riverains de la mer de Chine du Sud dans l’affirmation de leurs droits. Ils condamnent la volonté de souveraineté chinoise sur cette mer et prônent la liberté de circulation reconnue par le droit international. 

En Asie du Sud, les revendications chinoises concernent des territoires himalayens administrés par l’Inde. Des affrontements ont eu lieu dans la partie nord du Cachemire, au Ladakh, plus précisément en Aksai Chin en 2020 faisant des victimes du côté indien comme du côté chinois.

La Chine par des actions ponctuelles cherche à contrôler le Ladakh pour que ses unités militaires fassent la jonction avec celles du Pakistan. Si elle parvenait à ses fins, l’Inde n’aurait plus de frontière commune avec la Chine dans cette partie de l’Himalaya. Les différends frontaliers portent aussi  sur quelques territoires à l’ouest du Népal mais surtout sur la province indienne de l’Arunachal Pradesh revendiquée dans sa totalité par la Chine.

La Chine revendique aussi des territoires administrés par le Bhoutan. 

Elle voudrait s’approprier le plateau de Doklam qui lui permettrait de tenir des points hauts dominant sa vallée de la Chumbi et de surveiller le corridor de Siliguri, passage vulnérable entre les provinces indiennes du Bengale occidental et l’Assam. Des unités indiennes stationnées au Bhoutan se sont opposées à des unités chinoises à Doklam en 2017 et en 2020. La Chine revendique aussi à l’est du Bhoutan la région de Sakteng qui domine une route stratégique indienne rejoignant Tawang en Arunachal Pradesh. 

2. Une maîtrise de l’amont des cours d’eau internationaux

La Chine peut aménager l’amont des cours d’eau transnationaux sans entrave puisqu’elle n’est pas signataire de la Convention des Nations unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation, conclue en 1997 et entrée en vigueur en 2014. En 1997, elle avait voté contre cette Convention, de même que deux autres pays, la Turquie et le Burundi.

La Chine aménage les fleuves transnationaux qui naissent sur son territoire avant de traverser certains pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud, sans tenir compte des besoins des pays situés en aval. La Chine a refusé de rejoindre la Commission du fleuve Mékong établie en 1995. En 2016, elle a créé une organisation concurrente, la Coopération Lankang-Mékong (Lankang est l’appellation du cours d’eau en territoire chinois). Elle a construit de nombreux barrages au Tibet et surtout au Yunnan qui lui permettent de réguler le débit du fleuve en aval, au Laos, au Cambodge et au Vietnam. Ces infrastructures provoquent des effets néfastes sur l’environnement, notamment en réduisant la biodiversité.
Sur le Brahmapoutre, elle a édifié de nombreux barrages. Un projet grandiose visant à détourner une partie des eaux du fleuve avant qu’il ne pénètre en Inde inquiète New Delhi. 

3. Le développement des moyens de communication  

La Chine établit deux corridors économiques l’un à travers la Birmanie et l’autre à travers le Pakistan. Ils lui permettront à terme, en cas de tensions, de ne plus dépendre exclusivement du détroit de Malacca, très vulnérable, pour exporter ses produits manufacturés et importer les produits manufacturés dont elle a besoin.
Le corridor économique Chine-Birmanie relie la province chinoise du Yunnan au port birman de Kyaukphyu. Il inclut et un gazoduc. À l’avenir, une voie ferrée le complètera.

Le corridor économique Chine-Pakistan devant relier Kashgar dans le Xinjiang au port de Gwadar sur la côte du Baloutchistan se réalise progressivement, mais lentement du fait de l’instabilité politique du Pakistan et de l’opposition de certains mouvements nationalistes actifs au Gilgit-Baltistan mais plus encore au Baloutchistan. Toutefois, la route reliant le Xinjiang au Pakistan depuis les années 1970 a été modernisée et permet le trafic de camions de fort tonnage. La construction de tunnels permettra de la rendre praticable en toutes saisons. De plus, une voie ferrée plus ou moins parallèle à la route, est envisagée. Les constructions d’un gazoduc et d’un oléoduc sont également à l’étude.

Par ailleurs, une liaison ferroviaire est envisagée entre le Xinjiang et l’Iran via l’Afghanistan. L’écartement de la voie serait celui de la Chine, semblable à l’écartement iranien et des pays du Moyen-Orient ainsi que de l’Europe (à l’exception de l’Espagne).

La Chine exprime un vif intérêt pour le creusement dans l’isthme de Kra d’un canal reliant le golfe de Thaïlande à la mer d’Andaman qui permettrait de s’affranchir au moins partiellement du détroit de Malacca, tout en raccourcissant les distances. C’est toujours une obsession, légitime, de Pékin pour assurer la sécurité de ses approvisionnements et de ses ventes. La Thaïlande se montre réticente à l’égard du projet car ce canal isolerait ses provinces musulmanes méridionales du reste du pays. À la place, elle propose une liaison autoroutière et ferroviaire, beaucoup moins coûteux  

Dans le domaine maritime la Chine a réalisé ce qu’on appelle un collier de perles. Ce dernier inclut des ports en Asie du Sud-Est (Sihanoukville au Cambodge, Kyaukphyu en Birmanie) et en Asie du Sud (Chittagong au Bangladesh, Hambantota à Sri Lanka et Gwadar au Pakistan) et au delà en océan Indien.

Ces réalisations, les nouvelles routes de la soie, permettent à la Chine d’exporter ses produits manufacturés et d’importer des hydrocarbures. 

4. Une contribution au développement des pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud

Deux facteurs contribuent à favoriser les relations de la Chine avec les pays d’Asie du Sud-Est : le partage de l’idéologie communiste avec certains d’entre eux et l’existence d’une diaspora chinoise dans d’autres.

Un accord de partenariat économique régional global a été conclu en 2020 par l’Association of South-East Asian Nations (ASEAN) avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Chine. Il est bénéfique pour tous. 

En Birmanie, la Chine a construit plusieurs barrages hydroélectriques notamment sur les fleuves Irrawaddy et Salween. Elle a établi une zone économique spéciale à Kyaukphyu.

L’existence de régimes communistes au Laos et au Cambodge facilite les relations avec la Chine. C’est moins vrai pour le Vietnam qui partage pourtant lui aussi la même idéologie.

Avec l’accord des pays concernés, la Chine a détruit les obstacles naturels et aménager les rapides du Mékong, afin de le rendre navigable au Laos et au Cambodge. Ainsi, les échanges sont facilités. Par ailleurs, la Chine a proposé son aide au Cambodge pour creuser un canal reliant le Mékong au golfe de Thaïlande. 

Au Laos, la Chine a construit une série de sept barrages hydroélectriques sur la rivière Nam Ou, un affluent du Mékong. Un parc éolien a vu le jour. Elle a également édifié une voie ferrée à grande vitesse entre sa frontière et la capitale laotienne facilitant les échanges commerciaux entre les deux pays. Des zones économiques spéciales ont vu le jour. Des hôpitaux ont été construits. Ces constructions sont certes bénéfiques mais le poids de la dette envers la Chine s’accroît.

Au Cambodge, la zone économique spéciale de Sihanoukville bénéficie d’importants investissements chinois.

Le Vietnam bénéficie de l’aide chinoise pour construire un parc solaire. La voie ferrée construite par les Chinois au Laos sera prolongée jusqu’en Thaïlande.  Elle favorisera le développement économique des régions traversées et les échanges commerciaux avec la Chine, plus précisément sa province du Yunnan. En Thaïlande, la Chine a construit des usines automobiles et des parcs éoliens. Comme en Thaïlande, Pékin bénéficie en Malaisie à Singapour et en Indonésie de la présence d’importantes diasporas chinoises. Ultérieurement, la Malaisie et Singapour seront desservies par des voies ferrées à grande vitesse qui les mettront en liaison avec la Thaïlande, le Laos et la Chine. En Malaisie, la Chine a accru les capacités du port de Kuantan.

Singapour

Les liens politiques et économiques de l’Indonésie, le pays musulman le plus peuplé du monde, avec la Chine se renforcent. En Indonésie les investissements chinois ont été particulièrement importants. La Chine a financé et construit des infrastructures routières et des centrales électriques. C’est également elle qui a édifié la ligne TGV entre Jakarta et Bandoung, récemment inaugurée. Le détroit de Lombok pourrait servir à la Chine en cas de blocage du détroit de Malacca. La Chine a développé les gisements de nickel. Pendant la pandémie de la Covid, elle a livré gratuitement de nombreux vaccins. Elle est désormais le principal partenaire commercial de l’Indonésie et le principal investisseur. Des parcs industriels ont vu le jour. La Chine contribuera à la création d’une nouvelle capitale à Nusantara dans l’île de Kalimantan. 

Dénonçant les grignotages territoriaux chinois dans l’Himalaya, l’Inde se sent par ailleurs encerclée par les corridors birman et pakistanais. Toutefois, cela ne nuit pas aux échanges commerciaux entre la Chine et l’Inde. Ils dépassent les 100 milliards par an mais le déficit indien déjà considérable s’accroît.

À l’instar de la Birmanie, le Pakistan tire profit du corridor économique le reliant à la Chine. Grâce à la Chine, le Pakistan se dote de nouvelles routes, de nouvelles centrales électriques au charbon et nucléaires, de nouveaux barrages hydroélectriques. Par ailleurs, la création de zones économiques spéciales favorise le développement industriel dans les diverses provinces. Des emplois ont été créés. Le port de Gwadar sur la côte baloutche s’est développé a vocation de soulager le port de Karachi, complètement saturé. Un don chinois a permis d’y construire un aéroport international qui devrait être opérationnel cette année. La Chine y a aussi créé un centre de formation professionnelle. Elle a contribué à équiper partiellement le pays de fibres optiques. Elle a fourni son aide dans la construction de centrales nucléaires. Pour renflouer le Pakistan, elle a, à plusieurs reprises, accordé des prêts. Les activités chinoises sont contestées par des militants nationalistes baloutches et par des membres de mouvements islamistes radicaux. Des attentats contre des Chinois travaillant sur différents chantiers ont lieu régulièrement.

Au Bangladesh, c’est une firme chinoise qui a construit le pont de six kilomètres traversant la Padma (nom du Gange au Bangladesh). La Chine a aussi proposé son aide pour construire un barrage sur la Teesta, un affluent majeur du Brahmapoutre mais le projet tarde à se réaliser.

Au Népal et au Bhoutan, la Chine a édifié quelques barrages hydroélectriques.

Des infrastructures voient le jour aux Maldives, notamment la construction d’un pont reliant l’île où se trouve la capitale à celle où se situe l’aéroport international. Les Maldives profitent de la compétition entre la Chine et l’Inde qui investissent de plus en plus.

Les nouvelles routes de la soie suscitent des craintes dans les pays concernés parce qu’elles facilitent l’arrivée sur leurs marchés de produits les plus divers à relativement bas coûts qui concurrencent leurs industries locales. Toutefois il est indéniable que ces pays y trouvent des avantages. Les implications chinoises produisent des effets positifs. Les prêts chinois suscitent des craintes de surendettement au Pakistan, à Sri Lanka et aux Maldives. Incapable de rembourser sa dette, Sri Lanka a été contraint de confier la gestion du port de Hambantota, construit dans le sud de l’île par la Chine à cette dernière pour une durée de 99 ans. 

La Chine développe ses relations avec l’Afghanistan. Elle apportera une aide financière en échange de l’exploitation de mines diverses.

Dans le domaine culturel, les relations se développent aussi, notamment grâce à la création d’Instituts Confucius. Huit Instituts Confucius ont été créés en Indonésie. Il en existe deux en Inde, l’un rattaché à l’université de Mumbai et l’autre rattaché à l’institut de technologie de Vellore. Au Pakistan et au Népal, l’enseignement du mandarin, vivement encouragé, se fait dans plusieurs centres, y compris dans les Instituts Confucius. Par ailleurs la Chine accueille de nombreux étudiants d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud dans ses universités. Des bourses ont été octroyées aux étudiants pour leur permettre de suivre un enseignement dans les universités chinoises. Environ 15 000 étudiants indonésiens en bénéficient. C’est en Chine que le Pakistan envoie le plus d’étudiants, au total 28 000 et ce chiffre est en forte augmentation. En Asie du Sud-Est comme en Asie du Sud, les nombreux touristes chinois constituent une manne non négligeable.

La dimension militaire des relations de la Chine avec les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud est loin d’être négligeable. La Chine exporte des matériels militaires aux forces armées birmanes. Elle a vendu des véhicules blindés et des navires à la Thaïlande. Elle a modernisé la base navale de Ream au Cambodge. Grâce à la Chine aussi, les forces armées du Pakistan et du Bangladesh montent en puissance. Elle fournit au Pakistan des véhicules blindés, des avions, des navires de surface, des sous-marins… Elle exporte aussi des armements au Bangladesh où elle construit une base devant abriter des sous-marins près de Cox’s Bazar. Elle a récemment conclu un accord de défense avec les Maldives où elle pourrait aménager une base navale.

Conclusion

En développant ses liens avec l’Asie du Sud-Est et l’Asie du Sud, la Chine veut faciliter ses exportations de biens manufacturés et ses importations d’hydrocarbures. Tout en suscitant des craintes dans les domaines politiques, économiques et militaires, ses réalisations profitent aux populations de cette région du monde qui ont accès à des produits moins chers avec une qualité qui s’améliore. Ces bienfaits sont développés dans un livre récent publié par Daokui Li, un universitaire économiste chinois qui a étudié en Occident, China’s world view: demystifying China to prevent global conflict. La marine chinoise participe à la lutte contre la piraterie dans la partie occidentale de l’océan Indien. Elle bénéficie pour ce faire de sa base de Djibouti.

Forte de la deuxième population la plus importante du monde après l’Inde, forte de sa puissance financière, forte de ses capacités technologiques, la Chine domine ses voisins d’Asie du Sud-Est et du Sud. Ses ambitions vont bien au delà et s’exercent vers l’Asie du Nord-Est, vers l’Asie centrale, vers la Russie, vers l’océan Indien, vers l’Afrique, vers le monde. La République populaire de Chine rêve de devenir au plus tard en 2049, année centenaire de sa création, le pays le plus puissant du monde, devant les États-Unis. Le concept de l’Indopacifique, initié par le Japon et l’Australie et adopté par les pays occidentaux est rejeté par Pékin qui le considère comme hostile. Il vise en effet à une certaine forme d’équilibrage entre la Chine et l’Inde dans un vaste ensemble comprenant les pays riverains de l’océan Pacifique et de l’océan Indien.