'' L'un des grands combats de notre siècle c’est la défense de la diversité culturelle et linguistique du monde ‘’
Depuis quelques décennies une coopération intense et fructueuse est née entre la Chine et cet immense espace pluriel et plein de promesses que représente le continent africain.
Qu'en est-il dans le domaine culturel ?
L'Empire du Milieu et les divers empires et royaumes qui ont constitué l'Afrique ont été des berceaux de hautes civilisations. Paul Valéry nous rappelle que les civilisations sont mortelles, certes, et pourtant, après leur disparition, elles continuent d'irriguer les peuples qu'ils en aient ou non conscience. Ces deux immenses espaces culturels s'étaient très peu rencontrés, la modernité les a mis en contact. Généralement le contact entre deux peuples, deux nations, deux civilisations se fait soit par la guerre, soit par le commerce. Par bonheur, ici, le rapprochement est le fait d'échanges commerciaux. Il se trouve que le continent africain a été pendant près d'un siècle colonisé par des nations occidentales ; le Congo, par la France. Pour reprendre une formule de l'écrivain algérien indépendantiste Kateb Yacin, le butin de guerre de la République du Congo est la langue française, et si nous sommes ici réunis, c'est parce que le Congo polyglotte appartient au monde francophone.
Je pose ici l'hypothèse que l'univers francophone peut participer à la construction de liens culturels profonds, fertiles et nuancés entre ces deux mondes si différents, si singuliers, si divers que constituent la Chine et l'Afrique.
Qu'apporte le monde francophone ?
Il nous faut d'abord rappeler l'importance de la langue française. Il y a bien longtemps qu'elle a quitté ses origines géographiques pour essaimer dans le monde. Au XVIIème siècle, au XVIIIème surtout et au-delà, les cours des pays d'Europe parlaient français. Jusqu'à la Grande Guerre, les traités multilatéraux étaient principalement rédigés en langue française.
Notons-le bien, la langue française n'est pas seulement une langue internationale, elle est aussi une langue universelle en ce sens qu'elle est parlée, à des degrés divers, dans le monde entier.
J'ai rencontré des personnes qui apprennent le français par nécessité, pour raison d'études, pour raisons professionnelles, commerciales, scientifiques ou pour avoir la possibilité d'entrer en contact, directement ou via internet, avec des milliers d'autres individus; mais aussi des personnes qui l'apprennent pour pouvoir avoir accès au texte original d'ouvrages majeurs que la langue française a produits, et continue de produire, en grande abondance, dans tous les domaines. L'impact de la pensée en français est considérable et dans bien des domaines, la langue française est incontournable.
Il faut, à ce propos, souligner combien sont nombreux, dans le monde, les écrivains dont le français n'est pas la langue maternelle mais qui ont choisi cette langue pour construire leur œuvre. La liste est infiniment longue, les Chinois François Cheng, Dai Sijie, Gao Xingjian, les Japonais Aki Shimazaki, Akira Mizubayashi, Makoto Sekimura, les roumains Cioran, Ionesco, Virgil Gheorghiu, pour n'en citer que quelques uns. La plupart se disent héritiers de cet incroyable lignage de penseurs et d'écrivains de langue française qui va de Rabelais à Senghor et Hampâté Bâ.
A l'occasion du centenaire de La Renaissance Française, des écrivains dont le français n'est pas la langue maternelle ont exprimé au cours d'une table ronde les raisons qui les avaient amenés à construire leur œuvre en français. La plupart ont affirmé que le français leur avait permis d'exprimer ce qu'ils n'auraient pu dire dans leur langue maternelle ; selon leurs témoignages, la langue française est la langue de la liberté : liberté de pensée et liberté d'expression.
C'est, en somme, ce qu'a exprimé l'Egyptien, Boutros Boutros Ghali lorsqu'il a dit : « Je me souviens combien, durant mon enfance, cette langue française, que ma famille et mes amis parlaient couramment, incarnait pour moi, en quelque sorte, la certitude diffuse que le monde était plus grand que je ne le savais ». Et aussi l'écrivain turc Metin Arditi quand il a écrit : « Je suis né dans un pays où la France n'a jamais été une puissance coloniale ou mandataire (…) et où pourtant sa présence était exceptionnelle. Le français flottait avec une nonchalance gracieuse sur les rives du Bosphore. Chacun le parlait. Par quel miracle ? Je ne sais pas (…). Le français n'incarnait pas seulement un pays. Il était la vérité, le juste ».
L'écrivain japonais Akira Mizubayashi, pour sa part, dit « je me sentais otage de ma langue maternelle » et « avec patience et impatience, je me suis déplacé vers la langue française, c'est elle que je suis allé recueillir alors qu'elle m'a accueilli en elle ».
Il est frappant de constater combien les écrivains qui ont parcouru ce chemin vers le français évoquent souvent le fait qu'épouser cette langue a été pour eux une libération. Shumona Sinha, née à Calcutta, et qui a appris la langue française à l'âge de 22 ans, désigne cette langue par l'expression « langue vitale » : « Je suis devenue adulte et je suis devenue femme grâce à la langue française » avoue-t-elle ; le titre de son avant-dernier ouvrage est parlant : L'Autre nom du bonheur était français.
La langue française est aussi une langue universelle parce qu'elle est couramment utilisée entre personnes dont elle n'est pas la langue maternelle.
Par ailleurs, la langue française unit ses locuteurs, elle constitue un ciment, et ceci il est possible de le vérifier dans les instances internationales, et particulièrement dans le cadre des Nations Unies. Lorsque les États Membres du groupe des pays francophones prennent ensemble une position sur un texte ou s'accordent sur le choix d'un candidat, ils sont à peu près certains d'avoir gain de cause; je l'ai bien des fois constaté.
Ajoutons que, au sein du système des Nations Unies, parmi les six langues proposées, la langue française est la deuxième langue de communication choisie par les États Membres, qu'elle est langue officielle et langue de travail dans toutes les organisations et organes subsidiaires du système, qu'elle est, avec l'anglais, la seule langue des juridictions internationales.
La langue française est, surtout, porteuse d'un esprit, l'esprit cartésien, spéculatif, critique, au sens noble du terme, esprit magistralement développé au XVIIème siècle et qui a connu son acmé au XVIIIème, avec les Lumières. La production littéraire de langue française est restée si riche et si bien diffusée qu'elle continue de jouer un rôle essentiel : celui de penser le monde qui change si vite, et la place de l'être humain dans ce monde mouvant. Par exemple, le jeune écrivain Nathan Devers a récemment publié un roman qui, par le jeu de la fiction, analyse les enjeux du métavers. Cette imagination critique est le fruit d'un héritage littéraire fabuleux dont la langue française bénéficie.
La langue française est, en effet, aussi porteuse d'une culture dont nous trouvons des traces sous les formes les plus diverses à peu près partout dans le monde. La culture francophone infuse, bien souvent, dans le droit d'un pays, dans sa constitution, dans son organisation administrative ou judiciaire, dans son système éducatif, dans ses formations universitaires et dans quantité d'autres domaines. Je ne sais s'il existe beaucoup de pays qui ne soient atteints, d'une façon ou d'une autre, par la culture ou la pensée du monde francophone. La pensée, la culture francophone, ont engendré et véhiculé nombre de concepts dont la fécondité est tout à fait remarquable.
Sur les cinq continents, cette culture attire bien des étudiants, notamment de nombreux chinois et ceci depuis longtemps. Souvenons-nous que dans le premier quart du XXième siècle, plusieurs milliers de jeunes intellectuels chinois sont venus étudier et travailler en France, en particulier à Montargis, ville depuis lors célébrée, dans l'Histoire officielle, comme le « berceau de la Chine nouvelle ». Parmi eux, entre autres, Zhou Enlai et Deng Xiaoping. Nombre de jeunes africains, parmi lesquels des Congolais, et de jeunes chinois se sont retrouvés côte à côte sur les bancs d'universités françaises. Aujourd'hui, comme hier, souvent ces étudiants font de gros sacrifices pour pouvoir bénéficier d'un enseignement dans une des si nombreuses universités du monde francophone.
La Francophonie, une union géopolitique
A côté de cette communauté francophone des individus que nous venons d'évoquer, s'est édifiée celle des Etats, qui s'est dotée d'un instrument d'action puissant, l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). La Francophonie institutionnelle, constitue l'un des ensembles géopolitiques les plus importants de la planète. Nous devons son édification à Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba, et Diori Hamani, auxquels s'est joint le Prince Norodom Sihanouk. Quelques 45% des 193 Etats membres des Nations Unies sont membres de la Francophonie; c'est dire le poids considérable de cette union géopolitique. La majorité de ses membres n'a jamais fait partie de l'empire colonial français.
Les menaces de la mondialisation contraignent les Etats à se regrouper ; ils cherchent dès lors des groupements non-hégémoniques. La Francophonie est précisément un ensemble où personne ne peut dominer personne. Personne dès lors ne songe à la quitter et nombreux sont les pays qui cherchent à la rejoindre.
Tous les débats le montrent, la mondialisation est perçue comme une menace alors que enfant de l'évolution des sciences et des techniques, elle génère, à son tour, un exceptionnel développement de ces sciences et techniques. Un peu partout, des minorités culturelles, linguistiques, religieuses se manifestent, cherchant à faire obstacle à la voie unique choisie par la mondialisation. Elles considèrent que la mondialisation aplatit tout, écrase les différences et qu'une seule langue, une seule culture, un seul mode de penser risquent de prévaloir.
En fait, la question est de savoir si nous voulons laisser faire les choses, c'est à dire laisser se construire une mondialisation déséquilibrée porteuse d'inégalités, porteuse d'uniformité et menaçant les cultures et les langues d'arasement, voire de disparition, ou bien si, par une action volontaire, nous tentons de construire une mondialisation équilibrée.
Quel rôle la Francophonie peut-elle jouer dans ce combat ? Peut-elle apporter des réponses réalistes, utiles, aux défis que la mondialisation fait peser sur les peuples, leur langue et leur culture ?
Pour peu que l'on veuille bien y mener les politiques appropriées, cette communauté considérable pourrait donner l'image d'une autre mondialisation, je dirais même pourrait être le laboratoire d'une mondialisation plus juste, plus solidaire, d'une mondialisation humaniste, bref d'une mondialisation réussie par l'incarnation de certaines valeurs qui se présentent comme un métissage de l'idéal républicain français et de la civilisation « senghorienne ». Ce sont les valeurs d'égalité, de justice sociale, de solidarité, d'entraide, de partage , qui peuvent être ressourcées dans les traditions nationales africaines, d'abord, mais aussi moyen-orientales ou asiatiques. Ces valeurs font écho à la notion d'harmonie si centrale dans la culture chinoise.
Peut-être même la Francophonie est-elle porteuse d'un modèle de société, de société ouverte, qui refuse l'intolérance, d'une société où la liberté n'est pas celle du renard libre dans le poulailler libre. Une société où l'intérêt privé a certes sa place mais n'est pas la mesure de tout, une société où l'intérêt général, le service public au sens propre du terme, la puissance publique ont les moyens juridiques de prévaloir sur les intérêts particuliers.
Francophonie est un humanisme de la différence
L'un des grands combats de notre siècle sera celui de la défense de la diversité culturelle et linguistique du monde. Dans ce combat, la Francophonie constitue une défense et un rempart. La Francophonie est particulièrement légitime pour le mener, parce qu'elle incarne la diversité, parce qu'elle est construite, si j'ose dire, sur le principe de diversité. Mais il s'agit d'une diversité pacifiée. Car, il est possible de dire que la Francophonie est un humanisme de la différence.
Le combat pour la diversité linguistique est intimement lié au combat pour la diversité culturelle, parce que les langues sont tout autant que les cultures des biens communs de l'humanité à préserver ; mais aussi parce qu'il ne peut pas y avoir de diversité culturelle pérenne possible sans diversité linguistique. La diversité linguistique est à la diversité culturelle ce que le multipartisme est à la démocratie politique. Favoriser le respect et l'épanouissement des cultures authentiques contribue à l'instauration d'un monde pacifié. La paix est un équilibre fragile dont les artisans sont la connaissance de sa propre culture et la reconnaissance de celle de l'autre, le dialogue l'échange, le partage. A ce propos, nous ne pouvons qu'être satisfaits que les instituts Confucius permettent à beaucoup une approche de la langue et de la culture chinoises. Nous savons combien l'ignorance est un fléau et que c'est bien souvent parce que l'on ne connaît pas l'autre qu'on le redoute ou le rejette.
Nous célébrons le 60ème anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la République du Congo. Le 27 janvier dernier a aussi été célébré, à Paris, le 60ème anniversaire des relations diplomatiques franco-chinoises et le Président Xi Jinping, à cette occasion, a effectué une visite d'Etat en France. Mais les échanges entre les nations chinoise et française sont bien plus anciens. En témoigne la traduction, en français en 1688, d'une œuvre de Confucius à l'influence majeure.
Plusieurs ouvrages confucianistes avaient été traduits en latin par les jésuites missionnaires en Chine et avaient commencé à circuler, mais la traduction de la fin du XVIIème siècle sous le titre « Confucius ou la science des princes » a eu un retentissement particulier ; l'ouvrage est un peu le contrepoint du « Prince » de Machiavel alors livre de chevet des puissants. L’œuvre met l'accent sur les valeurs d'équilibre, de moralité et de respect par opposition à la traîtrise, à la violence et à la rouerie théorisées par Machiavel. Il a trouvé une audience car il s'adresse à tous les souverains du monde et a pour objectif de favoriser l'harmonie entre le monarque et le peuple.
Louis XIV s'intéressait beaucoup à la Chine et il y a envoyé des délégations. Louis XV s'est inspiré du concours de lettres chinois pour créer les premiers concours de recrutement, en lieu et place de la sélection par la naissance qui prévalait dans la France de son prédécesseur.
Dans un article publié dans le quotidien Le Figaro, lors de son séjour en France, le Président Xi Jinping a écrit, admiratif, que la France : « est le berceau de tant de grands philosophes, écrivains et artistes qui ont irrigué l'humanité ». Signe des parfaites relations existant entre les deux pays, en 1973, déjà, le Président Pompidou, en voyage officielle en Chine, s'était vu offrir un couple de pandas. C'est dire les sentiments qui lient la France et la Chine.
Le dialogue culturel entre la Chine et le monde francophone mène à un enrichissement mutuel
Le Président Senghor considérait que la Francophonie constitue un espace idéal pour l'indispensable dialogue entre civilisations, langues, cultures et religions. Ainsi, doit-elle accueillir sans crainte la culture chinoise ; un dialogue entre les deux cultures ne peut mener qu'à un enrichissement mutuel. La République du Congo qui a entamé ce dialogue il y a 60 ans le sait mieux que bien d'autres.
Il n'est pas possible de donner une conclusion à un sujet aussi vaste et elle n'est d'ailleurs pas nécessaire puisque nous nous situons, tous ensemble, à l'intérieur d'un processus mais, en revanche, si vous le permettez, je vais oser une proposition.
L'esprit critique est le fondement de notre pensée ; depuis Descartes qui soumet toute pensée au doute, depuis les philosophes des lumières qui ont tant réfléchi et développé les notions de liberté de conscience et de liberté de pensée, cet héritage permet ce qui est le plus difficile et pourtant le plus nécessaire et le plus fructueux : être capable de penser contre soi-même, contre son propre intérêt, contre son confort intellectuel. Cet héritage permet de développer ces outils essentiels que sont, tout ensemble, l'esprit de discernement et l’honnêteté intellectuelle qui constituent la condition nécessaire au vrai progrès. Le vrai progrès qui n'est pas uniquement le progrès technologique et matériel mais qui est celui qui respecte la personne humaine et élève les peuples en toutes leurs dimensions. Les technologies sont fascinantes et bénéfiques lorsqu'elles permettent à l'être humain de sortir de sa condition, de s'élever, mais on sait aussi combien ces technologies peuvent aliéner la personne humaine.
Il revient aux êtres de savoir, aux êtres de culture, de tenir les rênes et ceci peut être le rôle d'une académie qui rassemble des intellectuels de tous horizons et de toutes disciplines dans le plus parfait désintéressement mais mus par le désir profond d'analyser en toute lucidité, indépendance, profondeur, les mécanismes à l’œuvre dans le pays. Cette capacité d'observation critique, de déchiffrage, de décryptage me paraît essentielle dans ce monde où tout va si vite, où des forces aveugles nous emmènent là où nous ne voulions pas forcément aller.
Une académie digne de ce nom est capable de relever de tels défis, si elle sait rester à l'abri des intérêts personnels ou catégoriels. Elle peut ainsi rendre aux gouvernants, aux autorités, aux institutions de précieux avis, à fois sages et audacieux, et les accompagner, de la sorte, sur la voie singulière et unique que la République du Congo a emprunté.

