« L’économie est devenue un atout majeur du soft power chinois »

La Chine a été la principale bénéficiaire de la libéralisation des échanges de biens, de services et de capitaux, ceci depuis son admission au sein de l'Organisation mondiale du commerce, le 11 décembre 2001. C'est ce que montre l'ambitieux projet des Routes de la soie, un projet stratégique lancé en 2013 par Xi Jinping, d'abord sous le nom d’One Belt, One Road (Une ceinture, une route) visant à relier économiquement la Chine à l'Europe en intégrant les espaces d'Asie centrale par un vaste réseau de corridors routiers, ferroviaires et en incluant les espaces riverains de l'Océan Indien. En 2017, ce projet a gagné en ampleur, devenant BRI (Belt and Road Initiative (Initiative de la ceinture et de la route), clairement une alternative aux traités transatlantique. (TAFTA ou Transatlantic Free Trade agreement) et transpacifique (TPPA ou Transpacific Partnership Agreement) promus par le président Obama. Le projet BRI traduit une ambition renforcée parce qu’il s'organise autour de trois routes : la route maritime classique passant par la mer de Chine méridionale, le détroit de Malacca, le golfe d'Aden ou le détroit d'Ormuz, jusqu'à la Méditerranée ; ensuite, la route continentale reliant la Chine à l'Europe par le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, la Pologne, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni ; enfin, la route du Grand Nord longeant les côtes russes, jusqu'en Scandinavie.

Cette montée en puissance de la Chine traduit celle de l'Asie, dont la Chine s'affirme comme le leader. Le poids de la Chine apparaît plus important que ne le disent les statistiques officielles du FMI et de la Banque mondiale. La Chine demeure ainsi la deuxième économie mondiale derrière les États-Unis. En 2023, l'Europe et l'Amérique restent dans la course, comme le montre le tableau1 - Hiérarchie des nations par niveau de leurs produits national brut en 2023. 

Tableau 2. Hiérarchie des dix premières puissances économiques mondiales en 2023Source : INED, FMI, Banque mondiale.

 

Pays

Population (millions

d’habitants)

PIB (milliards de

USD)

PIB par tête (USD)

1

États-Unis 

  340

26.950

80.412

2

Chine

1426

17.700

12541

3

Allemagne

    83,3

4.430

52.824

4

Japon

 123,3

4.230

33.950

5

Inde

1428

3.732

2.613

6

Royaume-Uni

    67,7

3.332

48.913

7

France

    64,7

3.050

46.315

8

Italie

    58,8

2.186

37.146

9

Brésil

 216,4

2.127

53.247

10

Canada

   38,7

2.118

47890

Mais à parité de pouvoir d'achat, les hiérarchies sont nettement bousculées au profit de la Chine numéro 1 et de l’Inde numéro 3, ainsi que d'autres puissances de l'Asie, notamment l'Indonésie, numéro 7 (tableau 2)

Tableau 3. Hiérarchie des dix premières puissances économiques mondiales en 2022 et 2023 à parité de pouvoir d’achat Source : FMI, Banque mondiale.

 

Pays

Population

 (millions

d’habitants)

PIB 2022  (milliards de

USD)

PIB par tête 2023 (USD)

1

Chine

1426

30.327

23.309

2

États-Unis

 340

21935

80.412

3

Inde

1428

11.875

9.183

4

Japon

123,3

5.702

52.120

5

Russie

144,4

5.327

35.310

6

Allemagne

   83,3

5.310

66.038

7

Indonésie

277,5

4.037

15.834

8

Turquie

 85,8

3.872

41.388

9

Brésil

216,4

3.837

20.079

10

France

67,7

3.770

58.765

 Si la Corée du Sud glisse du 13e au 14e rang, progressent à la fois le Japon (de la 5e à la 4e place), l'Arabie Saoudite, l'Iran, la Thaïlande et surtout la Turquie.
Cette montée en puissance de l'Asie apparaît générale : au Moyen-Orient dans les républiques d'Asie centrale, notamment le Kazakhstan, dans les petits pays du Subcontinent indien et d'Asie du Sud-Est, au Pakistan et au Bangladesh. Apparaissent ainsi trois groupes de pays. Il s’agit d'abord des puissances économiques dominantes, la Chine, le Japon et l'Inde. Les deux premières répondent au modèle classique du «développement en vol d'oie sauvage ». Puis se distinguent les « Quatre dragons » (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, Taiwan), qui ne sont plus des pays émergents, ni non plus de nouveaux pays industrialisés. Enfin, signalons les « Nouveaux tigres asiatiques » ou « Nouveaux pays exportateurs » ou « Bébés tigres », tels que l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam. 

La Chine s'est imposée comme le leader économique de l'Asie. Elle a été la principale bénéficiaire de la libéralisation des échanges de biens et de services, mais aussi de capitaux. En 2019, elle détenait 5,9% du stock mondial de capitaux placés à l’étranger, dont 50% d'origine publique. Cette expansion des capitaux chinois s'appuie sur une active stratégie de fusion-acquisition, bénéficie de la force d'entreprises géantes à capitaux d'État. Industrial and commercial Bank of of China, China State construction Engineering, China national Petroleum. State Grid Corporation of China, toutes leaders mondiaux. Ainsi s'explique l'option d'une stratégie Made in China 2025, visant à faire du pays une économie à forte valeur ajoutée et axée sur l'innovation.

1.La Chine: À la Rencontre d’un Leadership Économique Mondial 

De 1978 à 2008, la Chine a connu une croissance économique record de son produit intérieur brut (+10% par an en moyenne à prix constants). Elle s’est ralentie ensuite de 2008 à 2019 (+7% par an), sous l’effet du passage d’une croissance basée sur une priorité aux exportations à faible valeur ajoutée à une autre reposant à une demande entretenue par la consommation. Sous l’impulsion de Xi Jinping et de son Premier Ministre Li Keqiang, la Chine a adopté des reformes libérale, engagé une lutte contre la corruption et en faveur de la protection de l’environnement. Le rééquilibrage au profit de la réduction et l’excédent commercial chinois, mais aussi d’un essoufflement de l’effort d’investissement, d’où le plan de relance massif de l’économie en 2008.

Trois obstacles structurels freinent la « révolution économique » : les faiblesses du système financier ; le surinvestissement immobilier, d’où la crise de 2020 ; la corruption. La Chine donne aujourd’hui la priorité à l’économie. Le plan de sauvetage en faveur de provinces surendettées n’a pas mené à l’abandon du grands projets d’équipement ; en revanche, dans un contexte international de plus en plus tendu, la priorité est donnée de plus en plus à la lutte contre la pollution (voiture électrique). Le succès est de fait remarquable comme dans le cas de la province du Guangdong.

Depuis 1978 et surtout, depuis 1992, la Chine s’est imposée comme un acteur international majeur : elle est devenue le premier exportateur mondial grâce à son admission à l’ONU (en 1977), et à son entrée à l’OMC (en 2001). L’économie devient ainsi un atout majeur du soft power chinois. Sans cependant renoncer à son hard power (4ème exportateur mondial d’armes), la Chine cherche à imposer le yuan face au dollar, à l’euro et au yen en tant que monnaie de référence. Elle joue donc la carte de la coopération internationale (mise en place de l’AFTA ou Asian Free Trade Agreement). À partir de la décennie 2000, elle s’est imposée comme la seule superpuissance capable de rivaliser avec les États-Unis, grâce au nombre de ses travailleurs actifs, à une accumulation massive de capital humain à un énorme effort d’investissement (40% du PIB) et à des firmes géantes, encore très liées à l’État, mais aussi présentes dans les secteurs de pointe (Lenovo, Huawei, Xiaomi).

2. La Chine Aujourd’hui : Une Croissance Encore Soutenue, Mais Présentant des Fragilités 

À la veille de la crise de la Covid-19, en 2019, la croissance économique est encore forte. Malgré le ralentissement de la croissance (+6,1% pour le PIB), la trajectoire de rattrapage vis-à-vis des économies de l’OCDE s’est poursuivie (1/4 de la croissance mondiale). Néanmoins, cette croissance engendre des déséquilibres : insuffisance de la redistribution des revenus, coût élevé de la pollution en termes de vies humaines, risques de facture numérique avec la généralisation de ce dernier). La Chine adopte alors une politique expansionniste impliquant des déséquilibres financiers (mesures de relance de 2019 - 2020, endettement excessif des entreprises, risque d’une relance basée sur les infrastructures). De plus, des obstacles internes freinent la concurrence sur le marché des produits et la mobilité de la main-d’œuvre : effet négatif des mesures protectionnistes et discriminatoires prises par les gouvernements locaux, frein aux mobilités villes-campagnes par le système du hukou, nécessité d’un marché unique des produits et du travail, persistance de la pauvreté.

En 2020, la croissance du PIB se ralentit beaucoup (+1.9%), mais moins que pour la plupart des grandes puissances économiques mondiales. Dans un contexte de tensions internationales accrues, la Chine signe le Partenariat Régional Global (RCEP) l’associant aux dix pays de l’ASEAN ainsi qu’à cinq pays voisins, dont le Japon et l’ASEAN, en défendant le multilatéralisme face à Washington. Malgré la Covid-19, la situation économique se redresse rapidement. La Chine gagne des parts de marché aux dépens des autres gros exportateurs de la planète. L’année 2021 voit une nette reprise de la croissance du PIB (+8%). Malgré un contexte économique toujours très tendu, la Chine signe la déclaration commune de la COP 26 sur l’utilisation du charbon. À l’intérieur se produit une inflexion par rapport au projet de Deng Xiaoping « réforme et ouverture ». Cependant, malgré la reprise idéologique, « l’ouverture » n’est pas abandonnée.

En 2022, survient à nouveau un net fléchissement de la croissance du PIB (+3.5%). C’est le résultat de l’impact négatif de la guerre d’Ukraine (renforcement du partenariat stratégique avec la Russie, renforcement de l’alliance Quad entre Australie – États-Unis – Inde – Japon,  rapprochement Japon – Corée du Sud), mais aussi de l’impact négatif de la politique « zéro covid » de la crise immobilière (faillite d’Evergrande) et du réchauffement climatique. Ainsi s’explique la relance du projet des Routes de la soie (en 2023, l’Initiative Stratégique Mondiale ou GSI et l’Initiative de Développement Global ou GDI). L’année 2023 se caractérise, à l’inverse, par une reprise de la croissance du PIB (+5%). Face à une conjoncture internationale toujours plus tendue, la Chine enregistre un certain nombre de succès : élargissement des BRICS à six pays de plus, rétablissement de meilleures relations avec les États-Unis. La Chine se trouve en effet toujours contrainte à une stratégie d’exportation agressive. La production agricole poursuit sa croissance rapide (+47.9% par an en moyenne de 2015 à 2023) autour de 4 sections majeurs : l’acier, l’automobile, les batteries et la pharmacie. Servie par le dumping avéré de la chimie chinoise, cette stratégie a ouvert la voie à l’expansion de l’industrie papetière.

3. La Chine et l’Afrique : Quels Intérêts Croisés ? 

Les années récentes ont vu un retour en force de la Chine en Afrique, avec un véritable « modèle chinois » échangeant des matières premières contre des biens de consommation. En réalité, la stratégie chinoise s’est mise en place précocement. Dès les années 2000, l’on compte plus de 130.000 chinois, essentiellement au Zimbabwe, au Nigéria, en Angola et en République de Guinée. Au point de départ cependant la dimension politico-stratégique prévaut. Après un repli entre le début des années 1980 et le milieu de la décennie suivante, une reprise s’effectue, sous l’effet de différents facteurs : effacement du rôle de Taiwan en Afrique, affirmation de la Chine en tant à la fois que pays en voie de développement et grande puissance pouvant peser sur les décisions du monde à l’ONU et représenter les pays du sud à l’OMC, mise en œuvre d’un modèle efficace d’aide au développement. La dimension militaire ne doit pas non plus être négligée : au soutien aux mouvements de libération (Angola, Mozambique) se substitue de plus en plus, la fourniture d’armes et le renforcement de la coopération militaire. (Comores, Congo) ainsi que la participation aux opérations de maintien de la paix (Congo, Libéria). Mais le plus important, à partir du début des années 2000, réside dans une stratégie agressive de prise d’intérêt et de marchés dans les domaines de l’énergie, des minéraux, du bâtiment et des travaux publics ainsi que des industries de biens de consommation. Si l’Afrique du Sud s’affirme très tôt comme le premier partenaire commercial, dès 2005, il existe des délégations commerciales chinoises dans 49 pays du continent africain. Les échanges progressent rapidement, même s’ils ne représentent qu’une part faible du commerce et des flux de capitaux extérieur de la Chine et qu’ils demeurent très déséquilibrés sauf en matière de fourniture de pétrole. Si les importations chinoises sont dominées par lui (deuxième importateur mondial après les États-Unis), la Chine s’intéresse aussi beaucoup aux matières premières et minerais (fer, bauxite, uranium et nickel, bois et tabac). Certes le marché africain est modeste, mais il gagne en importance (vente de produits simples à bon marché) tandis que les implantations sur place (Hisense en Afrique du Sud) s’accompagnent d’effets destructeurs sur les productions locales (textiles).

L’Afrique apparait comme une cible privilégiée pour les investissements chinois. La Chine y prend des risques que les grandes entreprises occidentales ne veulent pas assumer. De plus, les investissements ne se limitent pas aux capitaux des entreprises publiques, mais concernent aussi les acteurs (50% dans le secteur de la construction). En la matière, la priorité va aux secteurs intéressants le plus l’économie chinoise (pétrole, BTP, bois, mines, télécommunications, terres agricoles et agroalimentaire). S’ensuivent un certain nombre de problèmes: concurrence avec les anciennes puissances coloniales et les pays africains eux-mêmes (Maroc, Maurice, Tunisie, Madagascar dans le textile), rentabilité discutable des réinvestissements, pratiques du dumping.

Dans les années 2020, l’action internationale de la Chine se fait beaucoup moins monolithique qu’on ne le dit souvent. En premier lieu, il existe des divergences d’approches entre les ministères chinois des affaires étrangères d’une part, celui du commerce (MOFCOM, Ministry of Commerce) de l’autre, mais aussi entre les entreprises publiques et privées, toutes à la recherche du profit mais de taille très différente et inégalement dépendantes de l’État. De plus, les entreprises chinoises interviennent beaucoup plus comme des prestataires de services et des clients en fournisseurs de marchandises que comme des investisseurs. La Chine participe ainsi assez peu à l’industrialisation de l’Afrique, d’autant plus que cette dernière ne représente que 3% du commerce Chinois de marchandise. Si donc la Chine est économiquement importante pour l’Afrique, celle-ci ne l’est pas pour la Chine. En revanche, les pays africains sont politiquement importants pour la Chine (53 pays africains de l’ONU reconnaissent la République Populaire de Chine). De fait, la Chine dirige aujourd'hui quatre agences onusiennes (FAO, OACI, ONUDI, et UIT). 

Parce que la Chine apparaît comme un pays techniquement innovant dans des domaines sensibles (Huawei, route de la Soie), l’Afrique peut être une chance pour la Chine. À cet égard, deux exemples significatifs méritent l’analyse. : celui du bois et celui de la construction de lo En Afrique Centrale, s’agissant de l’exploitation forestière, les entreprises malaisiennes détenues par les Chinois ont ouvert la voie à celles de nationalité chinoise, ainsi au Congo et au Gabon, tirant avantage de leurs moyens financiers, du vaste marché intérieur de la Chine et de la rentabilité de leurs opérations mieux régulées. Ces entreprises sont publiques (directive de 2007 de la China State Forestry Administration). Autre secteur emblématique, la construction de logement révèle l’ampleur de l’intervention chinoise privée (90% des entreprises intervenant en Afrique dans ce domaine). En effet, la plupart des acteurs chinois sont plutôt des promoteurs, (China Railways, Construction Corporation, Compagnie de Construction et de Communication de Chine, Sinomarch), solidement appuyés par de puissants acteurs financiers (Eximbank, ICBC, Banque de développement de Chine) et industriels (Sinopec, Dreal Group). Les principaux marchés se situent par ailleurs en Algérie, en Angola, en Éthiopie, au Kenya et au Nigeria. Les succès sont inégaux: réussite en Angola avec la ville satellite de Kilambe Kiaxi, à Luanda (Coopération entre le chinois CITIC et Sonangol Group, compagnie pétrolière d’État angolaise), échec à Modderfontein, près de Johannesburg (faillite du promoteur privé Chinois).