Driss SENDA : Malgré une apparente stabilité de l’économie mondiale et après des bouleversements majeurs dûs aux questions géopolitiques , sanitaires et climatiques, la croissance mondiale qu’on prévoit à 3,2% entre 2024 et 2025 pourrait -elle être confirmée selon vous et de quelle manière ?

Christian de Boissieu: Le FMI, dans ses prévisions d’avril 2024, situe effectivement la croissance mondiale à 3,2% pour chacune des années 2024 et 2025. C’est le même chiffre qui résume la croissance mondiale effective de

2023. Comme si, globalement parlant, rien ne bougeait, ou plutôt comme si d’une année à l’autre, les facteurs d’accélération de la croissance compensaient grosso modo les facteurs de décélération.

Pure coïncidence !

Vu la multiplicité et l’importance des aléas, ces chiffres vont forcément être réactualisés au cours des prochains mois. La géopolitique s’inscrit plus que jamais dans la démarche des économistes. A quand et avec quelle issue la fin de la guerre entre la Russie et l’Ukraine ? Comment vont évoluer les prix de l’énergie dans le contexte de l’affrontement entre les Israéliens et les Palestiniens et de possibles interventions de l’Iran ? La désinflation (c’est-à-dire le recul du taux d’inflation) qui s’amorce, lentement d’ailleurs, dans les pays avancés pourrait-elle être remise en cause par l’augmentation des coûts du fret maritime, elle-même due aux événements en Mer Rouge qui obligent les bateaux à faire le tour de l’Afrique ? Le changement climatique va-t-il s’accélérer ? On peut allonger à l’infini la liste des incertitudes, chacune ayant un impact sur la croissance globale et sa ventilation par grandes zones.
En matière de géopolitique, ne demandez pas aux économistes d’être meilleurs que la CIA ( États-Unis) ou les services secrets en général, qui ne sont pas fameux dès qu’il s’agit de se projeter vers l’avenir. Qui avait prévu le 11 septembre ? Qui avait réellement anticipé l’invasion de l’Ukraine par la Russie ? Pour les crises financières , le constat n’est pas plus encourageant. En dehors de deux ou trois économistes (dont je ne fais pas partie…), qui avait vraiment prévu la crise américaine des subprimes amorcée en août 2007 ? Qui avait entrevu la faillite de Lehman Brothers de septembre 2008, une banque en principe sauvée parce que « too big to fail », et qui n’a pas été secourue par les autorités américaines…? Le seul domaine de l’économie où il est envisageable de se projeter à moyen terme, c’est la démographie. Je sais a priori ce que sera la pyramide des âges en France dans cinq ans, je ne sais pas ce que sera le taux de change euro/dollar dans cinq jours. Cependant, même en démographie, des surprises peuvent venir d’une chute plus rapide que prévu du taux de fécondité (exemple de la France) ou de mouvements imprévisibles sur le solde migratoire.
Plutôt que de se battre sur des prévisions souvent d’autant plus précises -on s’écharpe parfois sur des chiffres après la virgule-qu’elles sont incertaines, il vaut mieux dégager les grandes lignes des scénarios à privilégier. Pour 2024-2025, voici quelques-unes de ces grands axes :
1- La croissance américaine va rester tonique : pas loin de 3% en 2024. Les Etats-Unis engrangent les conséquences d’une économie tournée vers l’innovation et l’emploi, de forts gains de productivité et d’un marché du travail proche du plein emploi. Au prix d’un fort dérapage budgétaire, mais les privilèges du dollar les mettent à l’abri de conséquences internationales qui, autrement, se manifesteraient. Au prix d’initiatives protectionnistes comme l’IRA (Inflation Reduction Act). Les Américains ont eu l’habilité de déguiser, au nom de la lutte contre l’inflation et d’une préoccupation soudaine pour la lutte contre le changement climatique et le « vert », des subventions en faveur des entreprises sur le sol américain et donc des distorsions de concurrence à l’égard du reste du monde.

2- En 2024-2025, l’Europe est et va rester ce que j’appelle une zone de base pression : croissance globale faible malgré une légère reprise attendue pour l’année prochaine ; performances de productivité médiocres ; difficiles et lents progrès dans la gouvernance économique et politique de l’UE et de la zone euro. Ce ne sont pas les récentes élections européennes et françaises qui, à ce sujet, changent la donne. Ce serait même plutôt l’inverse ! Avec les difficultés actuelles de
l’Allemagne (croissance prévue par le FMI de seulement 0,2% pour 2024 !), l’Europe n’a plus de modèle ni de locomotive pour entraîner l’ensemble.

3- Alors que la Chine ralentit, digérant avec difficulté une vraie crise immobilière et ses conséquences bancaires et financières, l’Inde, comme au moment de la crise asiatique de 1997, traverse, imperturbable, les orages et les turbulences de l’économie mondiale.

Pour 2025, la Chine serait autour de 4% de croissance, une contreperformance évidente même si beaucoup de pays se satisferaient d’un tel chiffre, alors que l’Inde afficherait entre 6% et 7% de croissance. Ne pas sous-estimer les performances démographiques et économiques de l’Inde, avec des conséquences pour la géopolitique, en particulier pour la gouvernance mondiale, qui ne tarderont pas à se faire sentir.

4- L’Afrique reste une locomotive pour la croissance mondiale.

Heureusement pour elle, heureusement pour nous ! Même si, dans certains pays , la croissance du PIB reste inférieure au croît de la population, engendrant un recul du revenu par tête. En 2025, l’Afrique subsaharienne prise globalement pourrait croître de 4%, avec une forte dispersion autour de cette moyenne.

5- La Russie conserve une croissance significative (un peu plus de 3% en 2024). C’est la preuve statistique qu’elle a contourné et compensé les sanctions économiques en trouvant en elle-même, par l’économie de guerre, et en Asie des débouchés qu’elle a perdus en Occident.

6)Dans les pays avancés, l’heure est à la détente prudente et graduelle des taux directeurs des banques centrales. Pour une fois, la BCE , en abaissant sa garde en juin 2024, a précédé la FED américaine qui suivra probablement en septembre octobre. La poursuite du mouvement dépendra, dans son rythme, de l’évolution de l’inflation dans les mois qui viennent. En sachant que la désinflation et le retour vers 2% par an, l’objectif d’inflation des banques centrales du Nord, est freinée par l’augmentation des salaires en particulier dans les services et par la hausse des prix du fret maritime. La détente monétaire au Nord devrait soulager la pression sur les pays du Sud, et permettre à ces derniers de suivre, mais prudemment, la détente des taux dans les pays avancés.

DS : Une réévaluation des performances économiques entre les nations du sud et ceux du nord permet de constater quand même une certaine fragmentation de l’économie mondiale. Vous qui analysez fondamentalement cette situation, estimez-vous qu’il y a en perspective un péril pour les 7 milliards d’habitants qui peuplent la planète et qu’il faut continuer à nourrir?

CDB: Nous assistons effectivement à une fragmentation de l’économie mondiale, illustrée par la rupture de certaines chaînes de valeurs au plan international, l’essor de mesures protectionnistes, la constitution plus ou moins formalisée de blocs… Cette fragmentation avait commencé avant le Covid, mais elle a été accentuée par lui (cf.la fermeture durable et jusqu’à une période récente de la Chine), par les conséquences de la guerre en Ukraine… Fragmentation ne veut pas dire démondialisation, qui en serait la version extrême non atteinte aujourd’hui. Nous n’allons pas dérouler à l’envers le film de la mondialisation depuis les années 1960, pour des tas de raisons y compris des motifs d’ordre technologique : Internet, la blockchain ou l’Intelligence artificielle ( IA) n’ont pas de frontières, comme à l’époque le nuage de Tchernobyl. Il faudrait des chocs systémiques bien plus graves que ceux que nous connaissons aujourd’hui, qui sont soit-dit en passant déjà significatifs pour qu’intervienne une démondialisation comme celle des années 1930 à la suite de la 1ère guerre Mondiale et de la crise financière de 1929, pour qu’intervienne réellement une démondialisation. Ce que personne ne souhaite vraiment. L’objectif aujourd’hui n’est pas de démondialiser, mais de mieux réguler et gouverner (au sens d’une meilleure gouvernance) la mondialisation même transformée en fragmentation.

L’économie mondiale est à l’articulation de deux affrontements : 1- Le conflit Est-Ouest entre la Chine et les Etats-Unis, combat multidimensionnel entre les deux premières puissances économiques mondiales. Une lutte qui ne va faiblir avec l’élection américaine de novembre prochain, bien au contraire, et quelle qu’en soit l’issue. 
2- Le conflit Nord/Sud, avec l’affirmation du « Sud global », concept vague mais porteur d’une convergence des pays émergents et en développement pour contester tout à la fois le poids jugé excessif de l’Occident, la domination américaine et les privilèges du dollar, les biais dans la gouvernance mondiale en faveur des pays avancés…

Le problème de l’Europe aujourd’hui est qu’elle est trop passive face à ces deux affrontements structurels . Structurels au sens qu’ils ne sont pas près de se résorber. L’Europe est dans la position inacceptable- mais c’est en grande partie de sa faute-du spectateur qui regarde la
balle de ping-pong passer au-dessus du filet, et les récentes élections européennes ne vont pas changer la donne, bien au contraire.

Cette fragmentation économique et politique du monde a été involontairement accélérée par les sanctions contre la Russie et ses conséquences. La Russie s’est tournée de plus en plus vers l’Asie et vers son Sud (y compris certains pays africains). Les travaux de la CNUCED montrent que, depuis quelques temps, le commerce intra-bloc (par exemple entre la Russie et la Chine, ou entre la Chine et
l’Inde) a crû plus vite que le commerce entre blocs. L’élargissement des BRICS décidé en août 2023, un club qui va passer de 5 à 10 pays avant peut-être d’autres futurs élargissements, accentue la fragmentation entre pays avancés et pays émergents. Même si j’anticipe que les BRICS vont connaître le même défi que l’Europe : il est très compliqué de faire à la fois l’élargissement et l’approfondissement !

A mes yeux, la fragmentation pèse forcément un peu sur la croissance mondiale puisqu’elle signifie remise en cause partielle de la division internationale du travail (et de la règle des avantages comparatifs à la base du libre-échange), essor d’initiatives et de représailles protectionnistes unilatérales… Le problème, face à la remise en cause du multilatéralisme commercial, est qu’il n’y a plus personne pour faire respecter les règles du jeu du commerce mondial. L’Organisation Mondial du Commerce ( OMC) est aux abonnés absents, son Organe de règlement des différends (ORD) est bloqué faute de juges américains. Sous cet angle, Trump et Biden sont à égalité dans la défaillance et le retrait. La fragmentation ne fait pas que ralentir la croissance mondiale. Elle modifie aussi sa répartition par grandes zones géographiques, faisant apparaître des gagnants et des perdants dans cette évolution de la géopolitique mondiale.

DS: Le Chef économiste du FMI, Pierre-Olivier Gourinchas, constatait un net ralentissement de la croissance surtout dans les économies avancées des pays de l’Occident particulièrement. Pensez-vous que les pays émergents, ceux de l’Afrique en particulier, grâce aux simples matières premières qu’ils détiennent (30% des réserves mondiales) puissent avoir une chance de se developper sinon de s’industrialiser et parler enfin du développement de ce continent restée à la remorque de l’Occident ?

CDB: Il est à la fois normal et souhaitable que les pays émergents et les pays en développement pas encore émergents croissent plus vite que les pays avancés. C’est indispensable pour leur permettre de faire face à leur croissance démographique, même si nombre de ces pays ont amorcé leur transition démographique (réduction des taux de fécondité/augmentation de l’espérance de vie). Cela relève aussi du souhaitable phénomène de « rattrapage ». Dans le même temps, avec le socle de mondialisation qui reste en place, nous sommes tous dans le même bateau. Le ralentissement au Nord a forcément un impact négatif au Sud. Nous restons tous, au Nord comme au Sud, étroitement dépendants de la croissance des Etats-Unis et de la santé de leurs marchés financiers. Cela dit, la mondialisation implique une causalité qui joue dans les deux sens. Par exemple, le ralentissement de la Chine a un impact négatif direct sur l’Allemagne, dont l’économie et l’industrie sont plus indexées sur la situation chinoise que la France via les flux d’exportations. Et les difficultés de l’Allemagne, première économie du continent, se répercutent sans délais sur ses voisins européens, en premier lieu sur son premier client et fournisseur, la France. Les asymétries sont à la fois durables et contestées, contestées justement parce que trop durables. L’économie mondiale n’est pas un jeu de chaises musicales. Ou, si elle l’est, la rotation des joueurs est extrêmement lente ; elle s’inscrit dans ce que Schumpeter appelait « la dynamique grandiose ». La domination des Etats-Unis et du dollar suscite, je l’ai dit, des contestations et l’organisation de nouveaux flux commerciaux et financiers à l’initiative du « Sud global » et des BRICS élargis en particulier. Mais ceux qui font la course en tête possèdent des avantages difficiles à entamer par les concurrents. Cela est vrai de la concurrence entre les pays : la puissance militaire des Etats-Unis accompagne leur puissance économique et monétaire. Cela est vrai aussi de la concurrence entre les monnaies : les BRICS ont beau essayer de développer entre eux l’usage de leurs devises locales, à la fin de la journée, il faut souvent revenir au dollar. Sans oublier la dimension microéconomique et industrielle du sujet : les GAFAM vont rester dominantes dans leur secteur malgré la volonté des Chinois, des Japonais et des Européens de riposter et de se protéger.

DS: Comment expliquer que la Chine dans le contexte actuel de  bouleversement macroéconomique et géostratégique semble être la seule à tirer plus profit du déséquilibre des économies du monde et  elle vise d’ailleurs, selon sa feuille de route, devenir d’ici 2049, la place de la première puissance économique, militaire et nucléaire du monde ? Ce leadership économique chinois pourrait - il devenir un risque majeur au plan mondial?

CDB: La Chine traverse une grave crise immobilière (cf.la faillite d’Evergrande), conséquence de l’excès de spéculation de financements dans le secteur depuis des années. Une bulle, immobilière ou autre, finit toujours par exploser. Les seules incertitudes, importantes certes, concernent le calendrier exact et le rythme de l’inévitable correction. La crise immobilière, en Chine comme ailleurs, a impact non seulement sur les emprunteurs (les ménages chinois) mais aussi les prêteurs, les banques et les sociétés financières du « shadow banking ». Font partie de ce « shadow banking » des opérateurs financiers qui viennent concurrencer directement les banques sans être régulées comme elles.

La Chine est également confrontée à un défi démographique : elle paie aujourd’hui à prix comptant les conséquences de la politique de l’enfant unique. Elle est désormais doublée par l’Inde en nombre d’habitants, et il s’agit là d’une évolution à portée tant psychologique qu’économique. La démographie est un paquebot plutôt qu’un voilier. Il faut préparer les changements de cap, et l’encouragement au deuxième enfant va mettre du temps à se concrétiser. Par ailleurs, la Chine est confrontée à la concurrence des « nouveaux » pays
émergents comme le Vietnam.

Je reste optimiste à propos de la Chine sur le moyen-long terme. Elle montre une grande capacité à importer les technologies les plus avancées venues d’ailleurs (cf.le nucléaire), à développer ses propres innovations et technologies (exemple des voitures électriques, à l’assaut de l’Europe et d’autres marchés ; exemple également de l’aéronautique chinoise, en pleine expansion)). Dans beaucoup de secteurs, la Chine est clairement sur « la frontière technologique », c’est-à-dire au niveau des meilleurs, alors que dans le passé elle se contentait de répliquer des innovations venues d’ailleurs. Je crois aussi à l’essor du yuan sur la scène mondiale. Les Chinois restent prudents quant à l’internationalisation de leur devise, repoussant à une date aujourd’hui indéterminée le passage à la pleine convertibilité du yuan.

Mais, dans dix ans, le système monétaire et financier international sera organisé autour de trois devises : le dollar, l’euro et le yuan. D’ici là, les banques chinoises auront accru leur poids et leur rôle au plan mondial, les places financières de Shanghai et de Shenzhen feront partie des marchés émergés et liquides.

Le défi principal de la Chine reste d’ordre politique et social : comment changer de « business model », comment passer d’une économie très dépendante de la demande étrangère (les exportations) à une économie indexée d’abord sur la demande intérieure (la consommation et l’investissement) ? Le débat a été ouvert par le parti communiste et les dirigeants depuis plus de dix ans. La transition d’un modèle à l’autre est plus lente que prévu. Car elle suppose, par exemple, de mettre en place un système assez complet de sécurité sociale qui incite les Chinois à moins épargner et à plus consommer.

Attendons donc de voir d’ici là avant de se prononcer définitivement sur sa capacité à occuper en 2049, la première place mondiale autant au plan économique, militaire que nucléaire.

DS: La question de réchauffement climatique devient de plus en plus un problème planétaire qui menace les écosystèmes économiques. Pensez-vous comme l’économiste Robert Boyer,que cette question intéresse fondamentalement les sciences économiques et historiques en vue d’analyser et répondre efficacement aux crises qui bouleversent les sociétés du monde?

CDB: L’Afrique ne produit que 3% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, mais on lui demande de prendre à sa charge une part beaucoup plus importante du défi à relever ! Dans un tel écart, on trouve l’origine du malaise et de l’incompréhension ressentis.
La transition énergétique et écologique (TEE) nous concerne tous. Les travaux des scientifiques du GIEC et des COP successives montrent qu’il va être très compliqué de respecter les engagements pris à Paris en 2015 lors de la COP21. Le réchauffement climatique s’accélère.

Les diagnostics convergent vers la nécessité de modifier le mix énergétique, d’intensifier les transitions nécessaires dans le logement, les transports, l’agriculture… Mais les politiques publiques n’ont pas la flexibilité nécessaire pour être rapidement ajustées selon les exigences de la TEE.

Du côté des financements requis, les perspectives restent floues. Ce qui est sûr, c’est qu’il va falloir mobiliser des sommes énormes pour financer la TEE : chaque année d’ici à 2030 et sans doute au-delà, entre 2% et 5% du PIB de chaque pays, une proportion qui va varier d’un pays à l’autre ! Dans un contexte où chaque Etat doit déjà faire face à l’accroissement requis des dépenses militaires dans ce monde de plus en plus incertain, à la hausse des charges d’intérêt de la dette publique depuis 2022, à la nécessité impérieuse d’assumer les dépenses d’éducation et de santé,… De nombreux Etats affichent des déficits publics et des dettes publiques non soutenables dans le temps, avant même de prendre en charge une part significative des investissements de la TEE. Car , dans cette affaire, il faudra compter sur une combinaison d’investissements publics et privés.

Dans le monde d’aujourd’hui, l’épargne privée prise globalement est abondante. Mais elle est avant tout liquide ou à court terme, compte tenu de la multiplicité des incertitudes et des risques et de l’aversion légitime de nombre d’épargnants face aux risques. La contrainte du côté de l’épargne privée n’est pas quantitative ; elle est qualitative, puisque les investissements de la TEE sont par définition à long terme.

Nous avons donc au plan mondial, sur chaque continent et dans chaque pays un problème de « tuyauterie », qui va bien au-delà d’une démarche de plombier : comment consolider une part importante de cette épargne au départ liquide pour financer du long terme ? Il va falloir concevoir les bons produits financiers. 

L’idée d’un plan d’épargne durable auprès des intermédiaires financiers, harmonisé dans l’UE, est ambitieuse et séduisante sur le papier. Est-elle réaliste, vu les divergences intra-UE ? Il est permis d’en douter…Il va falloir également mettre en œuvre une politique fiscale de l’épargne adaptée à la consolidation de cette épargne.
Nous devons aider l’Afrique à financer sa TEE. La COP21 avait acté l’engagement des pays avancés de transférer 100 milliards de dollars
par an vers les pays du Sud, tout spécialement les pays africains, à cette fin. Il a fallu attendre 2022-2023 pour que cet engagement soit tenu. Un transfert bienvenu et nécessaire, qui s’inscrit dans la même ligne que la redistribution partielle des pays avancés vers l’Afrique de la dernière allocation de nouveaux Droits de Tirages Spéciaux (DTS).

Mais ce transfert n’est pas suffisant : désormais le GIEC et les COP successives soulignent que les transferts du Nord vers le Sud au nom du financement de la TEE , et parce que le climat est reconnu comme un bien commun mondial, doivent aller bien au-delà des 100 milliards.
Les pays avancés, englués dans leurs propres contraintes de finances publiques, seront-ils à la hauteur ? Je l’espère, mais ce n’est pas gagné vu la montée des populismes partout, aux Etats-Unis, en Europe…

DS: Sur le plan économique et financier, la Chine connaît une montée spectaculaire alors que les pays de l’Europe occidentale ont comme le nez dans le guidon parce que réfractaires à changer leur système économique. Est-ce qu’il y a risque de faire perdurer les inégalités entre pays de l’Union européenne?

CDB: Comme indiqué, l’Europe décroche par rapport aux Etats-Unis en termes de croissance, de productivité et d’emploi. Au plan politique, elle pèse trop peu dans les conflits Est/Ouest et Nord/Sud.
Une zone de basse pression économique ne peut pas prétendre jouer un rôle majeur dans la gouvernance mondiale. L’urgence pour les Européens, c’est de relever leur croissance potentielle et leur croissance effective, dans un contexte où l’Allemagne ne fait plus figure de modèle ni de locomotive. Comment ? En mettant le paquet sur l’innovation et la R&D, sur l’éducation et la formation initiale et professionnelle. Dans les années à venir, la compétitivité va se jouer sur l’innovation et les talents. L’Europe forme des talents. Son problème c’est de les retenir par des salaires adéquats, comparables aux rémunérations anglo-saxonnes, mais surtout par des conditions de travail attractives et des possibilités de pleine réussite.

Face au Covid, et sous l’impulsion , entre autres, de la France, l’UE a su en 2020 mutualiser des dettes publiques pour 750 milliards d’euros.

Un signal important, en pratique mitigé quand on voit la difficulté pour certains pays-membres (exemple de l’Italie) de financer des projets à partir des sommes impressionnantes qui leur ont été allouées.

Par ailleurs, l’euro est là et bien là. En peu d’années, il est devenu la deuxième monnaie mondiale , assez loin certes du dollar en termes de parts de marché. L’euro a survécu à la crise de la dette grecque, aux problèmes de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne, tout cela aux débuts des années 2010.
Les récentes élections européennes et élections législatives françaises, en ajoutant du brouillard et beaucoup d’incertitudes, ne vont pas aider.

Mais l’expérience assez désastreuse , en termes économiques, du Brexit montre que la sortie de l’UE est plus un problème qu’une solution. Les Européens, outre une politique plus favorable à l’innovation, à l’éducation et à une croissance relevée et durable (ce qui est parfaitement compatible avec la lutte contre le changement climatique !), doivent privilégier plusieurs impératifs :

1- Avancer dans le sens d’une meilleure gouvernance économique et politique de l’UE, en particulier de la zone euro. S’il le faut, ne pas avoir peur de retarder certains élargissements (je ne parle pas de l’Ukraine, qui nécessite une approche spécifique pour des raisons évidentes), car , comme le rappelait le regretté Jacques Delors, s o u v e n t l ’ é l a rg i s s e m e n t i n t e r v i e n t a u d é t r i m e n t d e l’approfondissement. Pour la zone euro, le bilan global de la Banque Centrale Européenne (BCE) est satisfaisant, à la fois après la débâcle
financière mondiale de 2007-2008 puis ensuite face à l’inflation. Mais la coordination des politiques budgétaires nationales dans la zone euro demeure insatisfaisante. Le nouveau Pacte de stabilité et de croissance me semble trop compliqué, peu compréhensible et en définitive peu crédible.

2- Demeurer une zone en flèche pour la TEE. Les COP successives n’ont pas vraiment progressé depuis l’accord de Paris de 2015, se contentant souvent de constater les écarts par rapport aux cibles fixées à ce moment-là. L’incertitude liée à la prochaine élection américaine et donc au degré d’implication réelle des Etats-Unis dans cette TEE oblige encore plus les autres parties du monde , dont l’Europe, à être ambitieuses et vigilantes.

3- Favoriser par des initiatives une amélioration indispensable dans la gouvernance mondiale. Je pense à une représentation accrue de l’Afrique à la table du G20. L’entrée de l’Union Africaine est une bonne nouvelle, nécessaire mais pas suffisante. Car, à côté de l’Afrique du Sud, devraient également siéger pour le continent africain le Nigéria, le Kenya, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, ce qui impliquerait pour éviter un élargissement synonyme d’inefficacité que les pays européens de la zone euro simplifient leur représentation au G20. Je pense aussi à l’accroissement souhaitable du rôle des pays émergents dans la gouvernance des institutions de Bretton Woods.
Pour être clair, les Européens doivent accepter de ne plus diriger systématiquement le FMI. De même pour les Américains du côté de la Banque mondiale.

DS: Les inégalités économiques constatées entre Nations du monde et qui sont sources de multiples fractures notamment au niveau de l’éducation, la sécurité sociale ou sanitaire, participent-elles du fatalisme qui nourrit les dérives identitaires et quelles solutions vous paraissent efficaces pour lutter contre cet épiphénomène ?

CDB: Les liens entre mondialisation et inégalités sont parmi les plus documentés, avec des résultats assez convergents. Si la mondialisation a réduit mais pas supprimé les écarts de niveau de vie (mesuré par le PIB par tête) entre pays avancés et pays émergents, elle a accru les inégalités dans chaque pays. La part du gâteau allant au top 1% ou au top 10%, qu’il soit question de revenus ou de patrimoines, a augmenté un peu partout. Les plus riches et les plus qualifiés-les deux catégories se recoupant en partie-ont plus profité de l’ouverture que les autres.

Un phénomène qui s’est souvent accompagné d’une montée des bourses, profitable aux plus aisés, sans qu’il soit possible de relier les deux phénomènes par des liens de causalité solides. A coté des inégalités il faut tenir compte des inégalités territoriales : la mondialisation a pu accentuer l’exode rural et l’accélération de l’urbanisation, au Nord comme au Sud, nécessitant un peu partout la mise en œuvre de nouvelles politiques d’aménagement du territoire pas encore formalisées ni a fortiori mises en œuvre.
Si l’ouverture a aggravé les inégalités pécuniaires, cela ne veut pas dire que la fragmentation actuelle de l’économie mondiale va les résorber un peu. Il existe en l’espèce des phénomènes d’inertie, des asymétries et des effets de cliquet : une fois atteint tel seuil d’inégalités, il est très compliqué de repasser dessous.
Par ailleurs, l’aggravation des inégalités intra-pays signe l’échec des politiques fiscales de redistribution. Faire appel à la politique fiscale pour contrecarrer l’effet de la mondialisation bute aujourd’hui sur plusieurs contraintes :
1- La libre circulation des personnes et des capitaux limite la possibilité pour un pays de taxer les facteurs les plus mobiles -les personnes très qualifiées, le capital- beaucoup plus que les pays concurrents. D’où la tendance à relativement surtaxer les facteurs les moins mobiles.

2-L’harmonisation fiscale au plan mondial est l’exception qui confirme la règle. On peut penser à l’accord OCDE pour un taux minimum d’impôt sur les sociétés à 15%. Mais, en pratique, cet accord va avoir un champ géographique restreint. A l’intérieur même de l’UE, l’harmonisation fiscale est limitée dans ses ambitions par l’exigence d’unanimité entre les 27 pays-membres.
Faute d’harmonisation et de coopération fiscales, c’est donc la concurrence fiscale qui prédomine, contraignant fortement d’éventuelles, et pas toujours claires, velléités de réduction des inégalités intra-pays.

Un autre axe de réduction des inégalités passe par l’éducation et la formation. Il s’agit alors d’améliorer l’accès à l’éducation et à la promotion sociale aux plus défavorisés. L’intention est bonne et rassemble un large consensus, les résultats sont souvent décevants tant le système de reproduction et perpétuation des élites fonctionne un peu partout, sous des formes différentes mais finalement assez convergentes d’un pays à l’autre.

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(1) Christian de Boissieu, Professeur émérite à l’Université de la Sorbonne, vice-Président du Cercle des économistes, ancien Président du Conseil d’analyse économique du Premier Ministre et ancien membre du Collège de l’Autorité des marchés financiers. Il est membre de l’Académie des technologies, de l’Académie des sciences d’outre-mer et de l’Académie Royale de Belgique.