D’abord l’Etat des lieux
Depuis une vingtaine d’années, l’Afrique est le théâtre de rivalités entre les pays du Moyen-Orient. S’y exerce à travers l’Islam une lutte d’influence entre sunnisme et chiisme. Cela passe par des soutiens à des mouvements armés, par le soft Power et le commerce d’armes ou de produits divers. La sécurisation du détroit de Bab al-Mandeb et du corridor conduisant vers le canal de Suez à travers la mer Rouge constitue une préoccupation majeure.
Le poids du Moyen Orient dans l’économie africaine.
- 15,8% des importations
- 10,9% des exportations
Les Etats du Golfe ont beaucoup investi en Afrique
Dissipé l’héritage douloureux de la traite négrière orientale.
La nécessité pour eux de diversifier leur économie, d’anticiper l’ère post-pétrole avec des projets centrés sur les énergies renouvelables, et de réduire leur dépendance à la Chine et à l’Occident.
En 2022 et 2023, les pays du Conseil de coopération du Golfe (Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite et Émirats arabes unis) ont injecté collectivement 113 milliards de dollars en investissements directs en Afrique. Soit beaucoup plus que sur toute la décennie précédente.
La stratégie n’est pas toujours identique.
- Les Emirats arabes unis adoptent une stratégie de long terme dans l’économie verte, l’agrobusiness, et la prise de contrôle de ports, au Maroc, au Mozambique, en Egypte, au Sénégal (DP World). Avec des prises de position parfois étranges, comme le soutien militaire et financier, notamment par Abou Dhabi, du général rebelle Hemetti au Soudan, contre l’armée régulière du général Al-Burhane. Les EAU sont les 4ème plus grands investisseurs en Afrique, derrière la Chine, l’Europe et les Etats-Unis. Ils y sont depuis longtemps. En Afrique, Mohammed Ben Zayed, d’Abu Dhabi, proche du Maréchal Sissi en Egypte, lutte contre l’Islam politique
- Avec 41 milliards de dollars d’investissements pour la période 2025-2035 en Afrique sub-saharienne, l’Arabie Saoudite privilégie le « soft Power » pour contrer le chiisme de l’importante diaspora libanaise et des infiltrations iraniennes, le rachat d'entreprises, notamment dans la Corne de l’Afrique, et la captation de ressources (cuivre) pour alimenter ses propres projets industriels dans le cadre du plan « Vision 2030 ». Le premier sommet Arabie saoudite – Afrique a eu lieu en 2023. L’Arabie saoudite s’investit de plus en plus comme médiateur de conflits (accord de paix de Djeddah entre Ethiopie et Erythréé en 2018)
- Le Qatar investit dans le secteur gazier, des télécommunications et sportif (PSG et Visit Rwanda) et agricole (location de terres au Kenya) avec le Virunga Africa Fund. Qatar Airways a engagé 1,3 milliard de dollars pour la construction de l’aéroport de Bugesera et a pris 49% du capital de Rwanda Air. A développé sa présence depuis sa crise diplomatique 2017-2021 avec les autres Etats du Golfe. Sa diplomatie est aussi idéologico-religieuse, favorable aux Frères musulmans.
L’Iran exerce une influence idéologique en Afrique
Il y avait une politique africaine de l’Iran du temps du Shah, notamment avec l’Afrique du Sud en matière nucléaire.
Depuis 1979, la République islamique tente d’exporter son idéologie chiite (12% des musulmans au Nigéria) et de contrer l’influence des pays du Golfe.
L’Iran s’appuie beaucoup sur les communautés chiites libanaises, certaines proches du Hezbollah, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Il tente également de se rapprocher des pays sahéliens, en rupture avec l’Occident.
L’Iran cherche à obtenir des voix au sein des pays du « Sud global » pour le soutenir lors de vote à l’ONU.
Le nouveau partenaire clé est la Tunisie.
L’ambassadeur iranien à Tunis, Massoud Hosseinian, confirme sans ambages la logique de Téhéran : « Les relations avec la Tunisie sont très importantes pour nous, parce que la Tunisie est la porte de l’Afrique et du Sud de l’Europe. »
De son côté, le président tunisien Kaïs Saïed brise ainsi son isolement international. Tunis a supprimé l’obligation de visa pour les ressortissants iraniens, Tunisair a ouvert une liaison aérienne directe entre Tunis et Téhéran et Tunis abrite un grand centre culturel iranien.
Avec Israël, entre frictions et normalisation
Dans « La Piste fauve », Joseph Kessel rappelle que la Société des nations avait un temps songer, dans l’entre-deux-guerres, à faire de l’Ouganda la terre des Juifs.
La guerre des Six Jours (1967) et celle de Yom Kippour (1973) ont brouillé les cartes. Beaucoup des 33 pays africains qui reconnaissaient Israël ont rompu leurs relations diplomatiques.
L’Afrique a pris le parti des Palestiniens. Rare décision commune. L’Union africaine accorde un statut d’observateur à l’OLP en 2002.
Réengagement de l’Afrique après d’Israël après les accords d’Oslo en 1993.
Il y a aussi les secours apportés aux Falashas éthiopiens pendant la famine de 1994.
Puis vient la politique du « retour à l’Afrique » initiée par Benjamin Nétanyahou à la fin des années 1990 avec l’ouverture de plusieurs représentations diplomatiques. Le dialogue en direction des communautés chrétiennes est intense, notamment avec les évangéliques : Kenya, Ouganda, Côte d’Ivoire…
Le commerce va bon train via des société privées, dans les secteurs de l’armement, de la cybersécurité, du renseignement (Mossad). Au Cameroun, une Brigade d’intervention rapide est créée par Avi Sivan, ancien commandant de l’armée israélienne.
Dans les années 2000, beaucoup d’Africains remplacent les travailleurs palestiniens dans l’agriculture et la restauration.
En 2017, les accords d’Abraham, initiés par Donald Trump, rapprochent le Maroc d’Israël en échange de la reconnaissance par les Etats-Unis de la « marocanité » du Sahara occidental.
7 octobre 2023, l’attaque du Hams contre des Israéliens marque un tournant. Comme l’Union africaine, les pays africains ne rangent pas le Hamas parmi les organisations terroristes. Le discours dominant est celui d’une solution à deux Etats.
Décembre 2025 : Israël reconnaît le Somaliland pour des raisons essentiellement sécuritaires et ainsi pouvoir mieux surveiller le détroit de Bar el-Mandeb.
Bilan de 20 ans de rapprochement
Si des alliances géopolitiques se nouent, le plus souvent les États africains restent maîtres du jeu sur leur continent.
La situation depuis l’offensive israélo-américaine du 28 février 2026
Elle est très difficile à évaluer exactement car le conflit n’a que quatre mois et que les échanges entre les deux zones géographiques relèvent parfois de l’économie parallèle.
Néanmoins, les tensions au Moyen Orient touchent durement l’Afrique, continent vulnérable et très dépendant.
Les guerres ou crises contemporaines ne sont plus des phénomènes strictement territoriaux. Les effets « domino » sont nombreux.
Nombre d’Africains travaillent dans le Golfe et rapportent chez eux de précieuses devises (15% des transferts vers le seul Maroc).
La période n’était déjà pas favorable à l’Afrique
- Tournant protectionniste américain et détestation de Trump pour l’Afrique
- Chute de l’aide humanitaire (- 42% en 2025) et fermeture de l’USAID
- La Chine a réduit de moitié ses prêts au continent en raison d’un changement de stratégie diplomatique (-46% à 2 milliards en 2024 : moins d’infrastructures, plus d’engagements culturels)
- Epidémie d’Ebola en Afrique centrale.
- Fermeture de l’Europe aux vagues migratoires et ressentiment colonial (directive asile et migration).
- Instabilité politique inquiétante dans la zone sahélienne : Mali, Burkina, Niger, Tchad…
L’Afrique souffre d’une dépendance structurelle aux évolutions des marchés mondiaux. C’est le contre effet de la mondialisation qui met à mal les souverainetés nationales.
D’où une croissance en baisse prévisible (moins de 4% contre 4,5% en 2025)
D’où une inflation prévisible autour de 6% contre 3,4% en 2025. L’inflation, un impôt invisible en Afrique
D’où une progression des taux d’intérêt pour rembourser la dette (service de la dette représente entre 10 et 25% de leur budget national).
Forte dépendance aux hydrocarbures
Tous les pays sont affectés, surtout pour l’acheminement des marchandises, notamment les pays enclavés comme l’Ouganda, le Malawi ou le Rwanda.
Certains peuvent en profiter :
Nigéria, premier producteur de pétrole d’Afrique
Algérie, premier producteur de gaz du contient
Dans une moindre mesure : Gabon, Libye, Angola, Congo.
Déstabilisation du marché des engrais
30 à 35% du commerce mondial des engrais passent par le détroit d’Ormuz.
L’Afrique subsaharienne importe en moyenne 19% de ses engrais du Moyen Orient (Tanzanie, Somalie et Kenya permit les plus touchés) et la fabrication des engrais repose, pour l’essentiel, sur le gaz naturel.
L’urée, l’engrais le plus utilisé pour la culture du mai, du blé et du riz, a vu son prix bondir de plus de 50%. Celui de l'ammoniac de plus de 20%.
Le groupe OCP (Maroc), 1er exportateur de phosphates au monde, dépend des importations de soufre et d'ammoniac en provenance du Golfe pour transformer son phosphate brut en engrais.
Les récoltes de 2026, notamment céréalières, pour le second semestre sont compromises.
Il n’existe pas de réserve mondiale d’intrants.
D’où le risque d’une crise alimentaire avec des famines locales
L’Afrique n’est pas autosuffisante pour nourrir sa population.
Pourtant en 2003 à Maputo, les dirigeants africains dans une déclaration solennelle s’étaient engagés à consacrer 10% de leur budget national à l’agriculture.
Selon le Programme alimentaire mondial, la crise au Moyen Orient expose quelque 45 millions de personnes supplémentaires à une insécurité alimentaire. L’ONU allait plus loin encore, mi-mai 2026, en affichant le risque de 14 millions de morts.
Toute la chaîne alimentaire, de la production (engrais) à la distribution (hydrocarbures) est affectée.
L’Afrique garde néanmoins des atouts dans la tempête.
- Démographie galopante alors que le reste du monde vieillit, Chine aussi.
- Sous-sols très riches en métaux rares, mais qui sont exploités par des majors étrangères. L’éternel problème de la transformation localement.
- L’Afrique abrite 60% des terres arables non utilisées.
- Le détournement des routes commerciales peut favoriser le développement de ses ports, notamment dans l’Océan indien : Lamu, Mombasa, Dar es Salam, Durban, et de ses aéroports : Nairobi.
- Des pays en plein développement (Kenya, Maroc, Côte d’Ivoire, Bénin…)
- Crise qui peut provoquer une prise de conscience pour amorcer des transformations : énergies renouvelables, plus d’intégration régionale :
L’homme d’affaires Aliko Dangotte veut développer, par exemple, un géant de la production d’engrais (urée) en Ethiopie. Au Rwanda, royaume des motos-taxis, c’est l’arrivée en masse de motos électriques.
(Academie des Sciences d’Outre-Mer, le 12 juin 2026)

