Lorsqu’il est question de l’Iran dans les crises régionales contemporaines, la carte mentale dominante est presque exclusivement centrée sur le Golfe persique, le détroit d’Ormuz, Israël, les États-Unis, etc. Cette orientation est compréhensible, étant donné que le Golfe reste un théâtre central de la conflictualité régionale, et Ormuz demeure l’un des lieux les plus sensibles de la circulation énergétique mondiale. Pourtant, ce cadrage « méridional » ne suffit plus. Les crises autour de l’Iran obligent aussi à regarder vers le nord : la Caspienne, le Caucase du Sud, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Nakhitchevan, le Syunik et les corridors eurasiatiques. En effet, le conflit actuel a aussi pour effet de revaloriser des espaces longtemps perçus comme périphériques, mais devenus aujourd’hui des zones de jonction stratégique. Selon cette logique, l’extension de la crise rehausse quasi mécaniquement l’importance stratégique du voisinage septentrional iranien. Dans certains cas, cette revalorisation concerne les régions dont l’importance stratégique était croissante bien avant la crise de 2026. On assiste ainsi à un déplacement des imaginaires géopolitiques régionaux du Golfe vers la Caspienne et le Caucase du Sud. Ces crises obligent à s’interroger sur le rôle de l’Iran non seulement comme puissance moyen-orientale, mais aussi comme puissance caucasienne, caspienne et eurasiatique.
Par « imaginaires géopolitiques », il faut entendre des manières de représenter l’espace, de hiérarchiser les lieux, de désigner les menaces et de construire des continuités entre régions. On peut rappeler ici la méthode du diatope d’Yves Lacoste, qui consiste à lire un lieu à travers plusieurs niveaux d’observation, en articulant les ordres de grandeur (le Golfe, la Caspienne, le Caucase, la région arménienne du Syunik) et les intersections d’ensembles géographiques qui, selon les acteurs, deviennent favorables ou défavorables à l’action.Autrement dit, ce qui importe n’est pas seulement l’Iran, la Caspienne ou le corridor comme réalités matérielles, mais la manière dont ces objets sont pensés, nommés et appropriés par différents sujets géopolitiques en contexte de crise. C’est ce que rappelle Gerard Toal lorsqu’il insiste sur la dimension culturelle de la géopolitique. La géographie ne devient décisive que lorsqu’il existe une volonté politique qui la transforme en instrument de puissance.
Le Caucase et la Caspienne comme prolongements de la question iranienne
Un même espace peut être perçu de plusieurs manières, en fonction du positionnement de l’acteur géopolitique. Ainsi, la Caspienne peut être alternativement pensée comme une mer fermée, une réserve énergétique, une frontière de sécurité, un corridor de transport ou un prolongement de la question iranienne, etc. De même, le Caucase du Sud peut être perçu comme une périphérie post-impériale russe, un voisinage européen, un espace turcique, une frontière nord de l’Iran ou un carrefour eurasiatique.
Pour l’Iran, le Caucase du Sud, devenu aujourd’hui un carrefour géopolitique majeur, n’est pas un voisinage lointain, mais une frontière nord qui nécessite une surveillance permanente et où se croisent plusieurs inquiétudes de nature géopolitique et géoéconomique : l’influence turque, les liens entre Bakou et Israël, l’activisme américain, le recul relatif de la Russie, le rapprochement arménien avec l’Europe et les projets de corridors susceptibles de modifier les équilibres régionaux. Plus spécifiquement, c’est l’Azerbaïdjan qui semble occuper ici une place particulière en tant qu’Etat frontalier de la Russie et de l’Iran, fortement adossé à la Turquie et lié à Israël. C’est un État-pivot où se croisent plusieurs imaginaires géopolitiques. Dans cette perspective, la Caspienne n’est donc plus simplement un lieu géographique à l’est de l’Azerbaïdjan, mais un lieu stratégique affecté par la guerre autour de l’Iran selon des logiques à la fois sécuritaires, énergétiques et logistiques.
La logique sécuritaire est devenue évidente depuis la guerre en Ukraine qui a démontré que les infrastructures énergétiques n’étaient pas seulement des ressources économiques mais aussi des cibles, des instruments de pression et des points de vulnérabilité stratégique. Depuis l’escalade américano-israélienne contre l’Iran, les raffineries, les installations pétrochimiques, les oléoducs, les ports, les terminaux et les routes d’exportation entrent désormais dans la grammaire militaire et géopolitique des puissances belligérantes et des pays riverains. Au Caucase du Sud, la question n’est donc plus seulement de faire transiter du gaz ou du pétrole d’une région à une autre, mais de sécuriser des infrastructures exposées.
On pourrait ainsi s’appuyer sur certaines informations qui nous parviennent malgré le brouillard de guerre. Selon le New York Times, la Russie utiliserait aussi la Caspienne pour livrer à l’Iran des composants de drones, afin de l’aider à reconstituer un arsenal qui aurait perdu environ 60 % de ses capacités. Les ports caspiens iraniens travailleraient jour et nuit pour importer blé, maïs, aliments pour animaux et huile de tournesol, tandis que les cargaisons militaires restent opaques et que les navires coupent fréquemment leurs transpondeurs. La frappe israélienne de mars 2026 contre le centre de commandement naval iranien à Bandar Anzaliconfirme cette montée en visibilité stratégique de l’espace caspien.
La logique énergétique est tout aussi importante. On peut parler d’un effet domino : lorsque les flux du Golfe deviennent incertains, les ressources et routes caspiennes prennent plus de valeur. Les marchés l’ont intégré en mars 2026, avec la hausse constatée des primes sur certains bruts caspiens. Enfin, la logique logistique complète ce tableau. Pour rappel, la Caspienne est liée au corridor Nord-Sud, structurant pour la relation Russie-Iran, mais aussi au corridor médian. Certaines estimations évoquent un trajet de 12 à 15 jours par ce corridor, contre environ 40 jours par mer. La Caspienne n’est donc pas seulement un espace d’exploitation énergétique ; elle devient une interface de contournement, de transit et de recomposition eurasiatique dont l’importance stratégique n’a cessé de croître au cours des dernières décennies.
Cette évolution n’implique pas nécessairement le risque de conflit direct entre pays riverains. Au contraire, elle révèle plutôt que les perturbations principales viennent de crises extérieures et leurs principaux acteurs – Ukraine, Israël, États-Unis potentiellement – qui revalorisent un espace déjà structuré par des arrangements tacites autour de l’exploitation et de la circulation caspiennes. La Caspienne est ainsi prise dans une tension, étant à la fois un espace de coopération relative entre riverains et un espace de projection indirecte de conflits extérieurs.
TRIPP : un corridor et plusieurs cartes
L’autre espace charnière affecté par ce déplacement des imaginaires géopolitiques se situe à la frontière nord de l’Iran : il s’agit du Syunik arménien, où doit passer la « Route Trump », ou « TRIPP – Trump Route for International Peace and Prosperity ». Cette bande terrestre située sur le territoire de l’Arménie permettrait de relier le territoire principal de l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan et, au-delà, à la Turquie. Elle est également connue sous le nom controversé de « corridor de Zanguezour ». Ainsi, TRIPP vise à relier l’Azerbaïdjan continental au Nakhitchevan à travers le sud de l’Arménie, le long de la frontière iranienne, un élément-clé de l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Le 8 août 2025, Nikol Pachinian et Ilham Aliyev ont signé à la Maison-Blanche une déclaration établissant cette route. Le projet porte sur environ 43 kilomètres d’infrastructures à travers le Syunik; la société de développement serait détenue à 74 % par les États-Unis et à 26 % par l’Arménie, pour 49 ans.
Le changement de nom – « TRIPP » à la place de « corridor de Zanguezour » – ne traduit pas seulement la volonté de flatter le président américain, mais aussi de dissimuler les divergences ancrées dans des visions géopolitiques incompatibles ou tout du moins difficilement conciliables qui se manifestent jusque dans la toponymie. En effet « Zanguezour » est un toponyme historique désignant la région montagneuse du sud de l’Arménie, correspondant aujourd’hui approximativement à la province arménienne de Syunik, frontalière de l’Iran, par laquelle l’Azerbaïdjan souhaite établir une liaison de transport avec son enclave du Nakhitchevan. Le nom semble avoir des racines arméniennes, même si des interprétations turciques existent dans certains récits azerbaïdjanais ; dans l’imaginaire du pantouranisme, il s’agit d’une zone géographique vitale censée assurer la continuité de l’ensemble touranien, entre la Turquie et l’Asie centrale turcophone.
Les autorités arméniennes refusent cependant aussi bien« Zanguezour » que le terme « corridor » ; en effet, parler de « Zanguezour », ou de « Zanguezour occidental », peut suggérer que le Syunik arménien ferait historiquement partie d’un espace revendiqué aujourd’hui par l’Azerbaïdjan ; et le mot « corridor » évoque, côté arménien, une bande extraterritoriale échappant au contrôle d’Erevan, menaçant ainsi la souveraineté arménienne, la sécurité de la frontière avec l’Iran et l’intégrité territoriale du pays. C’est pourquoi l’Arménie préfère parler de liaisons de transport, de routes sous juridiction arménienne ou de son initiative « Crossroadsof Peace », plutôt que d’un « corridor de Zanguezour ». Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’un projet diplomatique, mais de la réactivation d’une ancienne géographie avec les imaginaires qu’elle porte, inscrits dans la topographie des lieux (vieilles lignes ferroviaires le long de l’Araxe, impériales russes et soviétiques, vestiges de l’époque soviétique dans le Syunik, etc.). Ainsi, ce qui est appelé aujourd’hui « Route Trump »n’est pas seulement un projet de 2025, mais c’est aussi la réactivation de mémoires soviétiques, impériales, arméniennes, azerbaïdjanaises, russes et iraniennes. Après le traité de Turkmenchay de 1828, la frontière entre l’Empire russe et la Perse fut fixée en grande partie le long de l’Araxe. Après le traité de Kars de 1921, elle devint aussi l’une des frontières méridionales de l’URSS. Le corridor n’est pas nouveau parce que son tracé serait entièrement nouveau, mais il apparaît seulement comme nouveau parce qu’il est repensé dans une nouvelle situation géopolitique.
Le Syunik constitue, à cet égard, un diatope exemplaire. Petite région frontalière de l’Iran, il se trouve à l’intersection d’ensembles géographiques d’ordres très différents : frontière arméno-iranienne, continuité azerbaïdjano-nakhitchevanaise, espace turcique, corridor Caspienne-Europe et rivalité russo-américaine. Il demeure aussi central pour la stratégie iranienne de désenclavement et de contournement. Outre le niveau régional, s’y ajoute un niveau global structuré aujourd’hui par une mondialisation fragmentée entre grands ensembles concurrents (Chine, Etats-Unis, UE, Russie).
Cependant, les choses ont peu évolué depuis août 2025 etle projet reste fragile. A ce jour, il n’y a pas de calendrier clair de construction, pas de traité de paix signé, pas de mécanisme clair de règlement des différends, pas d’obligation juridique ferme pour les États-Unis ou l’Arménie, et pas un mètre de construction commencé sur le sol arménien. Pour l’Azerbaïdjan, l’intérêt du projet est évident car il permettrait de reconnecter le pays au Nakhitchevan et de réduire la dépendance aux passages par l’Iran. Pour l’Arménie, cependant, l’ambiguïté est plus forte, étant donné que le pays fournit le territoire, assume le risque de souveraineté, dépend d’une frontière turque fermée depuis 33 ans et d’une concession ferroviaire liée à Russian Railways depuis 2008, alors même que Russian Railways serait endettée à hauteur d’environ 51 milliards de dollars. Pour l’Union européenne, l’enjeu est réel, comme le démontre une étude de la Commission européenne de 2026, qui estime que cette route pourrait réduire les temps de trajet jusqu’à 25 % par rapport au chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars.
Malgré ses déboires en Ukraine, la Russie demeure un acteur-clé qui s’inquiète des menées américaines. Après 2020, Moscou voulait maintenir les communications rouvertes sous supervision russe, notamment via ses gardes-frontières présents en Arménie depuis les années 1990, sur les frontières turque et iranienne. Or, avec TRIPP, ce ne sont plus les Russes qui structureraient le corridor, ce sont les Américains qui en prendraient l’initiative. Avec le TRIPP, c’est un déplacement du centre de gravité géopolitique du Sud-Caucase qui s’esquisse, et qui devrait inquiéter légitimement l’Iran. Le corridor passerait dans le sud de l’Arménie, le long de sa frontière nord. Il pourrait réduire la dépendance azerbaïdjanaise aux passages par l’Iran, renforcer la présence américaine dans le Caucase et réorganiser les routes entre Caspienne, Turquie et Europe. Ce que Washington présente comme connectivité et paix peut donc être perçu à Téhéran comme un contournement, voire un encerclement.
On l’a vu, un même lieu est situé sur plusieurs cartes mentales concurrentes, parfois mutuellement exclusives. Le cas de TRIPP (ou corridor de Zanguezour) montre qu’un corridor peut devenir un lieu de haute tension géopolitique lorsqu’il est perçu du point de vue du contrôle, de la dépendance, de la souveraineté ou de la menace ; présenté comme instrument de paix, de commerce ou de désenclavement, il est aussi susceptible de produire des gagnants et des perdants, de modifier les dépendances et de déplacer les centralités. Dans une lecture diatopique, le corridor n’est pas une ligne, mais une articulation d’ensembles. Il relie des lieux, traverse des souverainetés, modifie des dépendances et recompose les rapports de force entre plusieurs ordres de grandeur.
Dans le Golfe, la menace prend souvent la forme du choc militaire et maritime. Dans le Caucase, elle passe davantage par les routes, les frontières et les dépendances qu’elles créent. L’Iran se trouve ainsi pris entre deux fronts imaginés, au sud et au nord. Au sud, le Golfe, Ormuz et la confrontation militaire ; au nord, le Caucase et la Caspienne comme espaces de contournement et de recomposition. Ces deux fronts communiquent car la pression au sud revalorise le nord, alors que la recomposition caucasienne peut être perçue à Téhéran comme une menace indirecte.
Reste la perception iranienne de l’Europe. Dans le Golfe, l’Europe apparaît souvent comme un acteur secondaire face aux États-Unis. Dans le Caucase, en revanche, l’Europe qui soutient l’Arménie, finance des infrastructures, parle de « connectivité » et de « résilience », peut être perçue à Téhéran comme un acteur participant à la reconfiguration de sa frontière nord. L’Europe aurait donc intérêt à orienter sa politique de manière à rassurer Téhéran et à éviter d’être perçue comme le simple prolongement d’une stratégie américaine d’encerclement.
Conclusion
L’enjeu n’est donc pas seulement de déplacer le regard du Golfe vers la Caspienne, mais de comprendre comment les crises déplacent les cartes mentales des acteurs. La Caspienne et le Caucase du Sud ne deviennent pas stratégiques par simple effet de géographie, mais parce qu’ils sont réinterprétés comme espaces de contournement, de vulnérabilité, de souveraineté et de puissance. Les corridors, loin d’être de simples lignes de transport, sont des objets géopolitiques complets, où s’affrontent aujourd’hui des imaginaires concurrents. Autour de l’Iran, la puissance ne se joue donc plus seulement dans les détroits et les mers chaudes du Sud, mais aussi dans les routes, les frontières et les toponymes du Nord.

